Michéa Jacobi vous présente
Vies brèves de quelques célébrités marseillaises

[Vies brèves] Lazarine Nègre, dite Lazarino de Manosco (1848-1899)

Chronique
le 27 Juin 2026
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Leurs existences ont commencé dans notre cité, elles s’y sont achevées, elles y ont connu leurs plus beaux ou leurs plus sombres moments. On pourrait leur consacrer un ou plusieurs volumes. Michéa Jacobi s’est attaché pour Marsactu à les raconter en quelques paragraphes seulement, des sortes de "vies brèves".

Illustration : Michéa Jacobi
Illustration : Michéa Jacobi

Illustration : Michéa Jacobi

Elle était pauvre, elle était femme, elle s’appelait Nègre. Le prénom de son père, c’était Lazare, le sien Lazarine. Il ne parlait que provençal. Il ne savait ni lire ni écrire, mais il était républicain et veilla à ce que sa petite reçut l’éducation à laquelle il n’avait pas eu droit.

Elle naquit l’année d’une révolution, celle de 1848. À l’âge de quinze ans, on la maria à un homme bien plus âgé qu’elle. Il s’appelait Pourcin, ça ne présageait rien de bon. Il en fit en effet sa servante, elle dut le supporter vingt ans. Pas un jour de plus. Dès que la IIIᵉ République rétablit le divorce, elle se dépêcha de demander la séparation. Elle était une des premières à Manosque à faire valoir ce droit enfin restitué.

Elle était devenue indépendante, il fallait vivre. Elle partit rejoindre sa sœur Rosalie à Marseille. Elle avait un commerce de volailles à Noailles, au marché des Capucins. Une splendide boutique aux murs tapissés de canards et de poulets accrochés en guirlande à des esses rutilantes.

Les affaires allaient bien. Les deux sœurs avaient une belle maison boulevard Boisson, Lazarine négociait la volaille aussi bien que sa frangine. Mais quelque chose commença de lui manquer. Quelque chose comme la lumière des collines où elle était née, comme ses parfums, comme ses gens, comme sa langue. Le ciel n’était pas si mal à Marseille, les parfums, la ville avait les siens, les gens des Basses-Alpes, il n’était plus question de retourner vivre à leur côté. La langue, le provençal, elle la retrouva à l’église Saint-Laurent, dans les sermons du père de Fourvière. On a beau être divorcée, on n’en est pas moins sensible à la parole religieuse.

Ce fut une illumination. Lazarine avait déjà écrit en français des poèmes politiques un peu ronflants :

Je sens mon cœur épris d’une pensée unique,
Fonder la liberté sous ce nom : “République !”

Elle cherchait une nouvelle manière de s’exprimer.

Le temps avait passé. Le mouvement de renaissance du provençal initié par Frédéric Mistral était populaire, le maître venait de financer, écrire et publier un merveilleux dictionnaire intitulé Le Trésor du Félibrige. À plus de quarante ans, la Manosquine se lança pour de bon dans l’écriture : en provençal. Une femme Nègre, divorcée, vendeuse de poulets et décidant de s’exprimer dans la langue de son enfance : on ne pouvait pas faire plus minoritaire.

C’est dans La Sartan (La Poêle à frire) qu’elle publia ses poèmes. Elle chantait Lou vent gingoulo dins lei pibo (le vent léger dans les peupliers) et L’estiéu ei man clafido (l’été aux mains pleines). Rien de trop lyrique, rien de trop solennel. On la remarqua. Elle correspondit avec Mistral (avec une certaine vigueur quelquefois) et avec Paul Arène. Elle se mit à écrire des fragments de prose dans lesquels elle faisait, en quelques mots, le portrait des gens du peuple. C’est ainsi qu’elle marcha, la tête haute et la plume alerte, jusqu’à la fin de son siècle. Elle mourut en 1899. Quatre ans plus tard, sa sœur fit publier un recueil de ses textes intitulé Remembranço.

Y figurait une traduction en langue provençale (en lengo nostro, comme disait Mistral) du Temps des Cerises, la chanson de Jean-Baptiste Clément qui devint une sorte d’hymne mélancolique après l’écrasement de la Commune de Paris :

Quand nous en serons au temps des cerises
Quouro seren mai aou temp deis amouro…

Les cerises de la chanson de Clément étaient devenues des amouro, des mûres. Des mûres pareilles à celle que la petite Lazarine allait cueillir au bord des chemins de son enfance. Des petits fruits violets qu’il fallait aller prendre entre les épines des ronciers, comme on extrait, ici et là, quelques mots succulents de la vie ordinaire.

Bandeau Vies brèves Michea

Commentaires

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  1. Bellaudon Bellaudon

    Très bel article sur cette félibresse gavotte descendue à Marseille. J’avais découvert le personnage dans le livre que les Alpes de lumière lui avait consacré

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  2. Ostaletxe Ostaletxe

    Merci. C’est toujours fascinant et un peu déprimant de voir à quel point près d’un millénaire d’histoire linguistique de Marseille ont été balayées par l’uniformisme français é une cinquantaine d’années.
    De mes 4 grands parents nés au début du XXeme siècle, aucun n’avait le français comme langue maternelle et mes 2 grands mère, l’une née espagnole, l’autre italienne, parlaient et comprenaient très bien l’occitan qui était la langue véhiculaire de Marseille et que j’ai la chance de parler encore un peu aujourd’hui.

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  3. Pussaloreille Pussaloreille

    Merci pour cette découverte. Une certaine Jeunesse remet quand même au goût du jour l’occitan, ses chants tradi et ses bals populaires… C’est déjà ça !

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  4. Johanna Rolshoven Johanna Rolshoven

    Merci beaucoup pour cette merveille! Quelle belle idée!

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