Michel Samson vous présente
Arts et essais

Une dernière chronique pour le Festival international du documentaire

Chronique
le 17 Juil 2018
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Après avoir chroniqué la justice et plus récemment la campagne électorale pour Marsactu, le journaliste et écrivain Michel Samson revient dans nos colonnes pour reprendre, à sa façon, l'analyse de la vie artistique locale. Et suivre par la même occasion une saison culturelle marquée par les grandes ambitions de MP2018. Pour cette dernière chronique, il a parcouru les écrans du Festival international du documentaire.

Image tirée du film Drift d
Image tirée du film Drift d'Helena Wittmann.

Image tirée du film Drift d'Helena Wittmann.

La chronique culturelle hebdomadaire de cette année 2018 commençait par le compte rendu de deux films tournés à Méjean ou à Marseille : La Villa et Le Crime des anges (à relire ici). Deux belles fictions “filmées en lumière naturelle”, les auteurs insistaient sur ce point : cela devait offrir au spectateur un rapport singulier au réel. Cette dernière chronique parlera aussi de cinéma : le Festival international du documentaire proposait 180 films originaires de plus de 37 pays. Des images et des sons parfois magnifiques et toujours étonnants offrant un rapport au réel filmé souvent original.

Certains films étaient déjà connus : ceux de la rétrospective Isabelle Huppert par exemple, au cours de laquelle cette actrice géniale a tenu une master class éblouissante –et modeste. D’autres, d’auteurs méconnus, étaient souvent “en première mondiale”. On pouvait voir, par exemple, la mer bleue, blanche ou noire, ses vagues et ses embruns durant plus de 20 minutes sans un mot d’explication. Ce qui obligeait à regarder, regarder, regarder ce qu’on ne fait plus très souvent (Drift, de l’Allemande Helena Wittmann) ; avant de comprendre que, sans dialogue ni contrechamp, chacun invente le film qu’il veut. Catalogue et interview en main, j’ai constaté que j’étais passé très loin du propos de l’auteure de Drift (qui signifie dérive).

Une autre fois, l’écran montrait inlassablement des hommes et des femmes du plan Vigipirate, sans un mot : filmés avec un téléphone, puisque désormais “tout le monde épie tout le monde”, ces personnages harnachés, armés, blindés (Walk the way home, Eric Baudelaire) parcouraient lentement les rues de Paris qui devenaient alors les scènes d’un champ de bataille impossible et quotidien ; mais lors de cette “accumulation doucereuse” on pouvait aussi être ému par le regard d’une policière inquiète ou constater que ces vigiles ont des attitudes et des couleurs de peau différentes.

Sons et mots pouvaient aussi troubler étrangement : dans Avant que ne se fixe, de Fabrice Lauterjung, le poème lancinant d’Eric Suchère (“fleur, grève, instable”) qui proposait de “regarder l’obscurité” (?), était accompagné par le saxophone de Louis Sclavis, cet improvisateur de génie qui, lui-même, emporte chacun dans son monde. Ce même mercredi, Michèle Wacquant dans Dit du saule (le) filmait, les branches, les feuilles, les tiges et le tronc d’un saule immense avant que son découpage soit effectué par un émondeur d’une agilité incroyable –une lente destruction. 25 minutes durant lesquelles on entendait des mots étranges : le fonger, le spandula, le sinso, la greuse dont on sentait qu’ils avaient à voir avec ce qu’on voyait. Ils étaient en effet les 111 noms inventés par l’écrivain Valère Novarina dans son Discours aux animaux.

De salle en salle, dans des films complètement différents, j’ai aussi entendu clairement, distinctement, nombre de chants d’oiseaux ; j’ai vu des écorces d’arbre, des tuiles, des loutres, des insectes, un paysage forestier couvert de neige et entendu des accents régionaux et ordinaires qu’on n’entend presque plus (L’hiver et le 15 août, Jean-Baptiste Perret). J’ai regardé, longtemps, les yeux immobiles d’un homme, en gros plan… J’ai entendu la détresse d’un homme qui ne voit plus (Je n’ai plus les yeux, Laura Haby). J’ai aussi vu un homme à la peau grêlée s’allonger sur le sol, installer son visage sur des morceaux de verres brisés -c’était à peine supportable- alors qu’une personne se mettait debout sur son crâne (Derrière nos yeux, Anton Bialas).

Mais, surprise étonnante, j’ai aussi constaté qu’en Corée du Nord les baigneurs d’une plage de sable estivale jouaient tranquillement sur des bouées, que la pluie forçait les marcheurs à ouvrir leur parapluie et que les pique-nique familiaux ressemblaient aux nôtres (90 seconds in North Korea, Ranko Paukovic). J’ai alors compris que je n’avais jamais regardé les Coréens comme des hommes et des femmes comme moi, soucieux de leurs enfants et fatigués quand ils poussent un lourd chariot. Je ne vais pas citer ici des films qui m’ont ennuyé, que j’ai trouvé trop expressifs ou trop énigmatiques et pas assez prenants. Comme ces étonnants spectateurs du FID, toujours nombreux et souvent trentenaires, j’ai appris que, dans ces cas-là, on pouvait sortir discrètement et aller voir un autre de ces 180 films.

Ces images du FID, en tous cas, m’ont mieux fait comprendre que dans les films de fiction, souvent portés par une intrigue et des dialogues passionnants, je ne regardais plus vraiment les arbres, les oiseaux, les peaux, les rides, les grillons ou les pins. Que le cinéma du réel montré par le FID force à regarder vraiment le monde réel. À le (re)découvrir. Réellement.

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