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Arts et essais

Marseille en lumière sur les écrans noirs

Chronique
Michel Samson
13 Fév 2018 0

Après avoir chroniqué la justice et plus récemment la campagne électorale pour Marsactu, le journaliste et écrivain Michel Samson revient dans nos colonnes pour reprendre, à sa façon, l'analyse de la vie artistique locale. Et suivre par la même occasion une saison culturelle marquée par les grandes ambitions de MP2018. En guise d'amuse-bouche, il s'est rendu, pour cette première chronique, dans les salles obscures.

Le crime des anges, de Bania Medjbar (image Franck Pourcel)

Demain mercredi 14 février commencent à Marseille et dans la métropole les sept mois de Quel Amour ! À midi d’ailleurs, devant l’Opéra, puisque Sirènes Et Midi net enverra le premier Grand baiser avec Choux/Chantilly, un Concerto gastronomique. Avant l’Embrassons nous de 19 heures sur le Vieux Port. Mucem, Criée, Friche de la Belle de mai, cinémas, galeries, restaurants, salles de spectacles, Théâtre de la Joliette ou du Merlan… -je ne peux toutes les citer- les institutions de la ville participeront de cette saison culturelle sous l’égide de Marseille Provence 2018. Avec, ou sans, voire contre MP 2018, les acteurs culturels de celle ville réputée inculte continueront de nous faire rêver ou de nous mettre en colère, de nous émouvoir ou de nous faire rire quand on ira les voir, les écouter, les entendre, parler ou écrire avec eux. Comme je l’ai déjà fait une fois avec Marsactu, je vais donc essayer de raconter chaque semaine ce qui se passe à Marseille sur ce terrain que je trouve si riche.

En préface à cette saison, on peut voir sur les écrans de la région deux films réalisés ici par des enfants de la ville. Qui la connaissent, y travaillent, la filment et l’aiment. Celui de Robert Guédiguian, La Villa, dont c’est le énième film, la plupart tournés ici, à commencer par Dernier été son premier film tourné à l’Estaque en 1981. Celui de Bania Medjbar, qui avait 19 ans en 1981, travaille depuis des années dans le cinéma, avait réalisé des documentaires mais dont Le Crime des anges est le premier long métrage de fiction. Deux films qui ne se ressemblent guère mais qui, l’un et l’autre, racontent des histoires belles et tragiques. Avant d’essayer de comprendre ce qu’ils nous disent de cette ville à si mauvaise réputation, ceci : les deux films sont, l’un et l’autre, bien scénarisés, émouvants et riches. Ce sont de vrais beaux films. Les acteurs sont remarquables, tous professionnels chez Guédiguian qui a encore fait jouer sa troupe – Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin… Amateurs ou pro chez Medjbar, singulièrement le frère Akim et la sœur Nadia qui en sont les héros majeurs. Chez le premier les personnages sont à peu près tous âgés, retraités, malades, nostalgiques d’un passé révolu. Chez la seconde ils sont jeunes, paumés, et cherchent leur avenir. Les scénarios et les images mêlent la nostalgie, l’échec et l’espoir chez le premier. Les questions et les impasses sociales ou les destinées professionnelles, légales ou non, chez la seconde.

Tous deux mêlent étroitement questions sociales et liens familiaux. Chez le plus ancien des deux cinéastes, les histoires passées des frères et sœurs avec leurs parents expliquent les situations qui paraissent contradictoires de ces retraités qui vivent à Méjean, cadre exclusif du film tourné sous le soleil hivernal. Elles guident aussi les espoirs et les échecs des héros de la seconde, où l’amitié joue aussi un rôle décisif et où manquent toujours des pères. Mais chacun doit faire avec ses parents, leur santé et les valeurs qu’ils essaient de transmettre. Usés ou paralysés à Méjean, seule et très (trop ?) attachée à sa tradition d’origine pour la mère d’Akim et Nadia.

Et, puis, c’est ce qui donne puissance et procure émotion aux deux films, la mort est là. Elle rode ou frappe mais elle hante les vivants, au présent ou au passé…

Le monde tel qu’il va

Manque de moyens et choix, les deux films sont tournés en lumière naturelle dont Marseille et sa région sont d’excellents –et magnifiques- pourvoyeurs. Selon Bania Medjbar, femme de (et du) cinéma cela accentue « l’impression de vérité ». Elle revendique volontiers sa filiation avec les cinéastes locaux d’Allio à Guédiguian en passant par Carpita et si son film ne porte aucun message politique, il n’affiche aucune posture utopique. Il porte un pessimisme social par « la mécanique » que Bania Medjbar dit vouloir démonter –et dans laquelle elle réussit à entraîner le spectateur. Fidèle à sa tradition de conteur, Guédiguian utilise l’accueil de jeunes migrants désemparés – endeuillés eux aussi- comme une manière de ne pas désespérer du monde inégal et tragique qu’il dénonce encore.

Mais voir ces deux films montre aussi que l’optimisme utopique des gens de la génération Guédiguian parait s’être éteint. Définitivement ? Medjbar montre des jeunes gens très différents, ceux qui tentent de s’en sortir au prix de mille efforts socialement reconnus et ceux qui ne vivent que dans les impasses de la délinquance glorifiée, dixit Bania, par les films comme Scarface, que nombre de dealers connaissent par cœur. En tous cas ces deux films nous racontent des histoires qui se passent ici, et que le cinéma souvent réputé local vaut largement celui qui aurait un autre statut. Tous deux montrent que ce qui se passe ici n’est pas local du tout, même si les accents, eux le sont : ils nous parlent du monde tel qu’il va. Assez mal…

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Michel Samson
Journaliste, écrivain et documentariste. Ancien correspondant du Monde, il est auteur d'ouvrages de références dont le dernier, "Marseille en procès" (La Découverte & Wildprojet) vient de paraître. Il cosigne avec le cinéaste Jean-Louis Comolli, Marseille contre Marseille, une série documentaire qui couvre 25 ans de vie politique locale.


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