[Portraits d’engagement] Militante en permanence

Chronique
Michel Samson et Michel Péraldi
26 Fév 2019 0

Alors qu'ils s'engagent dans la rédaction d'un deuxième tome de leur ouvrage référence "Gouverner Marseille", le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson partagent avec Marsactu des éléments de leurs recherches préparatoires. L'occasion d'une série de portraits écrits à quatre mains, qui remontent les trajectoires personnelles de celles et ceux qui s'engagent dans la vie de la cité. Élue socialiste et militante de longue date, Nassera Benmarnia est en permanence auprès des délogés du centre-ville.

“Je me suis retrouvée sur la rue d’Aubagne naturellement. Nordine [Hagoug, son mari, ndlr] m’appelle et me dit qu’il y a eu un effondrement, je fonce, j’y suis à 9 h 30. J’ai habité rue Longue des Capucins et beaucoup des gens de l’Union des femmes musulmanes étaient du quartier. On cherche la maman du petit qu’elle a accompagné à l’école, les surveillants m’ont laissé entrer dans le périmètre (ils me connaissaient tous) “je l’ai vue l’accompagner”, me dit-on”.

Nassera Bermarnia, qui fut la suppléante de l’ancien élu socialiste du 1/7 Patrick Mennucci, raconte ainsi cette matinée du 5 novembre 2018 avant de poursuivre : “Immédiatement je pense : Les enfants vont sortir de l’école, le grand frère qu’on avait trouvé est venu chercher le petit. La maman a été retrouvée morte le vendredi après-midi”. Celle qui est toujours permanente à la fédération PS renoue alors avec une manière de faire qui a toujours motivé son engagement : “Je m’accroche à un truc pratique : je dis qu’il faut organiser une collecte, je lance un appel et 43 rue d’Aubagne (Destination Familles) et 41 rue Mazagran (Femmes d’ici et d’ailleurs), ça arrive”.

“Des gens contents d’être vivants mais qui vivent depuis des mois l’errance”

Évidemment elle est à la réunion de la rue de l’Arc où se crée ce qui deviendra le Comité Noailles en colère. Non seulement elle ne l’a plus quitté, mais elle est devenue une de ces piliers qui l’animent, tiennent des permanences, et organisent des réunions régulières de toutes natures. Des militants et militantes des luttes urbaines qui, depuis ce 5 novembre tragique, essaient d’organiser chaque jour la vie des délogés, des gens “qui, bien sûr, sont contents d’être vivants mais vivent, depuis, des mois d’errance”.

Sa vie et son itinéraire racontent comment elle en est arrivée là. Elle est née le 9 avril 1963 à Castres. En 1954 son père y est arrivé seul d’Algérie comme ouvrier du bâtiment. Il est responsable du FLN pour le Sud-Ouest de la France. Nassera, aujourd’hui mère de quatre garçons, dont un est décédé, fréquente alors une école privée catholique : “Parce que ma famille est assez traditionaliste”.

Elle est “une Marseillaise”

Assez vite, elle accompagne son père dans ses tournées militantes, y fait l’écrivain public. Elle passe toutes ses vacances en Algérie, dans un village près de Mostaganem où, dit-elle, “à l’époque tout est plus ouvert qu’en France” -et où elle a encore une maison familiale. Sa famille déménage à Nîmes en 1976 : elle y découvre la ZUP où vivent alors beaucoup de Marocains, même si désormais les Comoriens y sont nombreux. Elle travaille pour l’Union de la jeunesse algérienne, milite à l’Amicale de Algériens jusque dans les années 80 et fait des colonies de vacances en Algérie jusqu’en 1986. À 20 ans elle va travailler un été à Alger : elle comptait vivre là-bas, son père l’aurait bien voulu, mais elle dit avoir compris qu’elle voulait vivre ici. Qu’elle était “une Marseillaise”.

En effet, arrivée à Marseille en 1986 chez sa grande sœur, elle devient experte comptable en CDD avant d’entrer dans l’administration d’une boutique de prêt-à-porter. Elle épouse alors “un vrai Marseillais”, né dans le bidonville de la Timone, Nordine Hagoug. Dont le père, ouvrier du bâtiment, est lui aussi proche du FLN.

C’est en rencontrant Pierre-Patrick Kaltenbach, président des associations familiales protestantes, que Nassera comprend ce qu’elle doit faire et décide de créer l’Union des femmes musulmanes – elle voulait ajouter laïque dans le titre de l’UFM. Il lui faut trois ans pour obtenir l’agrément départemental, elle est convoquée trois fois avant de pouvoir organiser la Banque alimentaire ou le festival, l’Aïd dans la cité. Créatrice puis animatrice incontestée de l’UFM, dont elle devient permanente, elle est sollicitée par Muselier pour être élue sur sa liste municipale, et refuse ; puis par Claude Bertrand, l’adjoint de Jean-Claude Gaudin, pour être sur celle des régionales. Elle n’est pas intéressée par la droite. “Vous n’avez pas le courage de vous engager”, lui aurait dit Claude Bertrand.

La fin de l’Union des familles musulmanes

Jean-Noël Guérini, tête de liste municipale pour le PS, la reçoit en 2008 : elle a alors rendez-vous avec Patrick Mennucci qui lui propose d’être élue municipale. Elle ne le souhaite pas, pas mais il la choisit ensuite comme suppléante aux législatives de 2012, ce qu’elle accepte. En 2013, lors d’une sourde bataille politique liée aux subventions de la région, elle est soupçonnée de détournements de fonds avant d’en être complètement lavée. Le conseiller régional et député Mennucci en sera quitte pour un rappel à la loi.

Avec un peu d’amertume elle dit : “Mon seul regret d’engagement politique c’est que ça a plombé l’association pour laquelle j’ai travaillé 20 ans et qui a disparu ; chaque fois que je passe devant l’ancien local de l’UFM c’est douloureux”.

Quand on lui demande comment elle concilie son engagement politique socialiste et son engagement social dans le Collectif Noailles et dans Marseille en colère elle répond : “Contrairement à une idée répandue en ce moment, la droite et la gauche ça existe. Et, moi, je me sens foncièrement de gauche, c’est à dire du côté des faibles, des opprimés, des exploités. Même si je suis moi-même engagée dans un parti, les étiquettes sont secondaires, ce qu’il faut c’est fédérer toutes les forces progressistes sans exclusive et sans anathème afin de constituer une alternative crédible à la droite“.

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