Iliès Hagoug vous présente
Nyctalope sur le Vieux-Port

[Nyctalope sur le Vieux-Port] Tours de passe-passe

Chronique
le 20 Nov 2021
1

La vie nocturne, à Marseille, est rarement un feu d'artifices mais plutôt un hasard de rencontres, de rendez-vous d'initiés et parfois de fêtes sauvages improvisées. Marsactu a confié au journaliste Iliès Hagoug le soin de l'arpenter et de la raconter. Avec la reprise épidémique, la police multiplie les contrôles de passes sanitaires. Et ça se passe pas toujours bien.

Le contrôle des pass est une pratique qui a tendance à s'effriter aussi vite que les affichettes qui l'annoncent. (Photo Ilies Hagoug)

Le contrôle des pass est une pratique qui a tendance à s'effriter aussi vite que les affichettes qui l'annoncent. (Photo Ilies Hagoug)

C’est un jeudi soir le plus classique qui puisse exister entre le cours Julien et la Plaine. La nuit est de plus en plus pressée d’arriver, et si l’apéro ne se pratique plus au soleil il est toujours la seule chose qui réunit la ville.

Le seul point de discorde récurrent est entre ceux qui veulent boire à l’intérieur (appuyé par l’argumentaire imparable : “ça y est il fait froid”) et les forceurs qui refusent d’accepter ce simple état de fait, souvent trop prisonniers de la nicotine.

Rien ne laissait présager la catastrophe qui se préparait : des messagers envoyés aux quatre coins du quartier, missionnés par leur patron ou par eux-mêmes, viennent propager la nouvelle, comme des crieurs publics du 21e siècle : “Les flics sont là”.

Dans un quartier où certains réclament plus d’ordre et de sécurité, on pourrait croire à une bonne nouvelle. Pas du tout, ce serait sans oublier un facteur qui comme le scotch du capitaine Haddock est un emmerdement dont on veut se débarrasser, mais qui sait se rappeler à vous. Le Covid n’est pas parti et la présence policière pour beaucoup n’est pas synonyme de sécurité, mais de contrôle.

Quand les boucles WhatsApp s’affolent

Les boucles WhatsApp s’affolent, les visages des serveurs se durcissent et l’exercice devient quasi militaire. “Tout le monde met son masque, et tu me contrôles des passes sanitaires avant qu’ils arrivent”. La responsable briefe tout le monde et sa voix ne baisse d’un ton que quand elle recale son masque sur le visage. Dans ce bar, on a conscience des règles, et on essaye d’appliquer “au maximum, j’ai pas toujours le temps”. On envoie donc le serveur avec un téléphone contrôler a posteriori toutes les tables.

L’un des principaux points de contrôle reposera en effet là-dessus : une comparaison faite entre le nombre de passes contrôlés sur l’application du téléphone de l’établissement et le nombre de clients installés. À la louche, ou en comptant tête par tête, selon l’humeur du fonctionnaire : “Une fois, ils sont venus, j’avais à peine scanné un ou deux groupes, on n’avait pas mis de masques, ils m’ont rien dit. Mais je ne veux pas jouer avec le feu”.

Du coup, ben je vais picoler dans la rue hein.

Les clients sont donc informés, et comme par magie, l’occupation de la terrasse baisse d’un coup à l’évocation de contrôle de passe sanitaire, comme pour beaucoup d’établissements voisins. L’un des fuyards, après un cul sec habilement géré, explique son empressement une fois en sécurité, debout à quelques mètres des tables : “J’utilise le passe d’un pote, mais les flics peuvent contrôler ton identité. Du coup, ben je vais picoler dans la rue hein”.

Dans un kebab du coin, ce n’est pas aussi organisé. La police est déjà là, et elle pose quelques questions embêtantes. Ce n’est pas la première fois que le scénario se produit ici : la dernière fois, ça s’est fini avec une amende de 135€ pour non-port du masque et le snack est sous le coup d’une mise en demeure. Cette fois, ils n’y couperont pas : l’établissement sera fermé pendant deux semaines. Un membre du personnel soupire : “Je fais des sandwichs moi, je fais pas des contrôles”. Rien n’y fera : qu’on mange sur le pouce, pendant trois heures ou qu’on boive des coups, les règles sont les mêmes lui rétorquera un fonctionnaire.

À quelques mètres, d’autres observent le manège et envoient la position de la police sur WhatsApp pour que tout le monde puisse se préparer. Avec une discussion de comptoir délocalisée : “Il y a des mecs qui se baladent avec des couteaux dans le quartier, qui font les marioles tout le temps, et là ils viennent pas. Par contre, quand il faut mettre des amendes pour les masques ou je sais pas quoi, ils viennent en force là”.

Fermetures “pour travaux”

Force est de constater que la présence policière est assez forte pour cette intervention, et que la popularité de la police nationale n’en sortira pas grandie ce soir. “En plus eux, ils ont pas besoin d’être vaccinés, ils sont là pour faire leurs sous avant leurs emplettes de Noël”, grince un observateur acerbe. Lorsqu’on rétorque que rien ne laisse penser que les policiers touchent une prime pour les verbalisations liées au Covid, rien n’y fait : “Je les ai pas vus motivés comme ça quand il y a des bagarres”. Le snack ne sera pas le seul à prendre un coup de massue dans le quartier. Ici, 135 euros d’amende pour non-port du masque, là-bas une mise en demeure pour manquements au passe sanitaire d’un employé.

Mystérieusement, quelques établissements n’ont pas rouvert leurs portes le lendemain : on peut lire des écriteaux expliquant une “Fermeture pour travaux”, rencontrer des habitués curieux à l’heure du déjeuner ou des rideaux à moitié tirés. Dans l’un de ces établissements “malchanceux, c’est tombé sur nous”, on est juste venu faire un coup de ménage. Et on explique aux clients, discrètement, la raison de la fermeture. “On se voit dans quinze jours, de toute façon, j’avais besoin de vacances”. Les habitués vont plaindre leur verre vide dans le bar d’à côté et le staff cherche à voir le verre à moitié plein. Tout le monde essaye donc d’y trouver son compte, mais une riveraine semble être la plus satisfaite. Sac de courses à la main, elle observait la situation et ne peut s’empêcher un sourire satisfait : “Au moins ça fera quinze jours où je dormirai peut-être plus tranquille”.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. julijo julijo

    Pour une fois que je sortais… j’ai eu la malchance de me trouver dans un restaurant qui a subi ce contrôle.
    Il y avait pas mal de monde, et nous avions été contrôlés par le garçon venu prendre notre commande. mes amis et moi même avons présenté notre passe, parfaitement en règle -momentanément peut être en fonction des très fluctuantes décisions gouvernementales-
    Ca a mis une ambiance bizarre, de suspicion un peu généralisée. les “fdo” étaient trois, très organisés, très peu souriants, un poil arrogants ont vérifiés les tables, le personnel, les clients au comptoir…. déçus a priori de ne prendre personne en flagrant délit ils sont sortis rapidement.
    très déplaisant. un peu glaçant.
    Bon, je continuerai à sortir si l’envie m’en prend, mais ce genre de descente de flic est très déplaisante.
    et on ne peut s’empêcher de penser qu’évidemment c’est plus facile de faire ça que d’aller contrôler les cités ou d’attraper des malfrats.
    qui donc, dans la chaîne de commandement leur conseille d’agir de la sorte ? qui leur demande d’avoir cette attitude arrogante qui pourrait prêter à provocation ?

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire