Michel Samson vous présente
Chronique du Palais

Les styles au palais

Chronique
le 26 Avr 2016
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Depuis des mois, Michel Samson se rend tous les jours au Palais. L’ancien correspondant du Monde, journaliste et écrivain, y enquête sur la justice au quotidien, sur ses réalités multiples et les images qu’elle renvoie. Cette semaine, il s’intéresse à un autre code que le pénal. Celui qui régit habillement et règles de courtoisie dans une enceinte de justice.

Face aux nobles colonnes doriques de l’immense Palais Monthyon érigé en 1862, entrer dans son annexe, bâtie en 1932 de l’autre côté de la rue Emile-Pollak. Une faible copie dont on ne voit pas grand-chose. Monter son escalier de trente marches, décoré d’une immense fresque allégorique de la justice due au peintre Jean Lair, très reconnu à l’époque. Et découvrir aussitôt des petites affichettes sommairement imprimées en grosses lettres plus ou moins bien scotchées : “Sont interdits : casques, boisson, nourriture, shorts, casquette”, “Une tenue correcte est exigée dans l’enceinte du tribunal”. Formules qui rappellent peu discrètement que les mis en examen et leurs familles viennent souvent au Palais dans leurs tenues et comportements ordinaires, alors que la justice attend d’eux une attitude et un habillement un peu plus soignés…

A droite au premier étage, sur le palier un peu étroit, attendent des gens de peu. Accusés de quelque chose et un peu gênés, ou famille et amis des mis en examen, ils viennent à la séance ordinaire du Palais. Une bonne part des mis en examen du jour attend, elle, au sous-sol, en geôle. Sombre – paraît-il – c’est le lieu de détention du Palais pour ces inculpés qui viennent de leur garde à vue ou de prison. La porte du fond ouverte par l’huissier, le public entre, bavard. Salle blanche, usée, face à la table du tribunal, surélevée.

Installée dans les premiers bancs du public, derrière une barrière de bois, âgée, foulard sur la tête, on reconnaît à ses habits fatigués que cette dame assise est d’origine gitane. Comme les autres membres du clan, même genre d’habits, assis à côté d’elle. Le président entre, robe noire, escortée d’une assesseure, aussi en robe noire et d’une assistante de justice, en tailleur : «Vous pouvez vous asseoir ». Justement, voilà dans le box, les membres du clan de la dame, ils sont trois, mal fagotés, encadrés par quatre policiers en uniforme. L’un semble assez âgé, probable mari de la dame, il est né en 1947. L’autre, petit barbu, a une démarche courbée, comme gênée. Le troisième, survêt propre, les domine de la tête et des épaules. Le président, voix à peine audible, les interroge sur leurs âges et lieux de naissance : Mostaganem (Algérie) pour le plus vieux, Marignane et Marseille, pour les deux autres. Puis il leur explique qu’ils peuvent “faire une déclaration, se taire ou répondre aux questions du tribunal”. Le plus petit, main derrière l’oreille droite, ne comprend manifestement pas, à moins qu’il n’entende rien – il est sourd. Le plus âgé acquiesce vaguement. Le plus grand, bien droit, Antoine S. lance pour les trois, d’une voix forte, accent marseillais à peine croyable : “C’est boonn”.

Le président, cheveux blancs, lit ce dont on les accuse : vol d’une sacoche dans une voiture garée sur un parking dont ils ont cassé la vitre arrière. Sous l’œil de policiers qui surveillaient justement ce parking. L’ancien explique, on l’entend à peine, qu’il est resté dans la voiture. Et le grand, regardant le tribunal, deux mains dans les poches, voix de stentor, accent incroyable, comme dans un film caricatural : “C’est moa qui a brisé la vitre pour prendre un autoradio, on avait un peu bu. Ça fait dix ans que mon carnet est tranquille. Depuis 2010. C’est très stupide pour un autoradio de merde. C’est stupide. J’ai un gros dossier, je suis un ancien braqueur, c’est marqué dans mon dossier”. Le sourd, tout courbé, main toujours derrière l’oreille, balbutie : “Je regrette, je le regrette, s’il faut payer, je vais payer, je regrette, j’ai un travail”. Coupé par le grand, qui reprend en plus fort : “S’il faut payer Carglass, on paye Carglass, eh bèè, ouais, on est prêts à tout payer”. Le président reprend la parole, lit les casiers judiciaires des uns et des autres. Très rempli pour le grand, 1994, 1995, 1995, 1996 …, presque toujours des vols, parfois avec violence, six ans de prison, deux évasions. Il ponctue, voix toujours aussi puissante : “Ça fait six aanns, depuis que j’ai un boulot, que je suis tranquille… C’est con, on fait des trucs de cons ! Ç’aurait été pour un braquage, au moins, c’est mieux”. “Et que faites-vous ?”, demande le président un peu interloqué : “Je peeiinns !”. Un mois avec sursis pour outrage dans le casier du jeune, qui travaille dans une mairie “à l’entretien”. Celui du plus vieux, comme absent, débute en 1969, court jusqu’en 1995, quinze condamnations dont dix pour vols, dont certains sont “aggravés” et agrémentés de “rébellion”. “Et de quoi vivez-vous ?” “J’ai la retraite”, balbutie-t-il à mi-voix. “La retrèète”, répète le grand à très haute voix…

Leurs deux avocats en robe, un pour les deux jeunes, un autre pour l’ancien, plaident pour leur éviter la prison ferme. “Voulez-vous ajouter quelque chose ?”, demande le président, précisant une fois encore que le mis en examen doit toujours avoir le dernier mot : “Je demande pardoonn, je suis prêt à payyyer”, lance presque le grand. “Je veux pas perdre mon travail”, articule le sourd. “Moi c’est pareil”, chuchote l’ancien. Ils écopent de six mois de prison avec sursis, sortiront dès maintenant. Le grand fait signe à la famille dans le public : “Eenn baas !”. Et ce morceau de clan, habits usés, dans lequel le grand est un faux oncle du sourd, le vieux le grand-père de l’un, rejoint la geôle avant de quitter le Palais de justice.

“La dignité, la délicatesse et la loyauté”, qui font partie de la déontologie du magistrat doivent aussi se manifester, écrit Antoine Garapon qui est l’un d’eux, à travers son comportement, “c’est-à-dire le verbal, le gestuel, l’intonation de la voix, bref, tout ce qui n’est pas codifiable parce que trop évanescent, en apparence trop personnel et trop spontané mais qui, dans la réalité pratique, se révèle d’une grande importance”. On comprend mieux, après avoir regardé les accoutrements, entendu les hauteurs de voix, les tons et les accents, pourquoi la présidence du tribunal a fait coller de telles affichettes sur la tenue et la façon de se comporter dans l’escalier. Qui fait entrer chacun dans le bâtiment de la justice.

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