Michea Jacobi vous présente
Massilia Amorosa

Le dernier amour de Marcel Pagnol

Chronique
le 29 Jan 2022
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Avec Massilia amorosa, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville. L'amour est son moteur : au fil des mois, il nous raconte 16 histoires d'amour, une par arrondissement.

D'après une caricature de Carlo Rim, Pagnol en 1942. (Illustration : Michéa Jacobi)

D'après une caricature de Carlo Rim, Pagnol en 1942. (Illustration : Michéa Jacobi)

L’émission s’appelait Immortels Immortels. Au générique, on voyait des mains expertes et diligentes repasser à une vitesse légèrement accélérée l’habit vert d’un académicien sur le 3ème mouvement du concerto pour violon en ré majeur de Brahms, Allegro giocoso, ma non troppo. C’était pas mal du tout, c’était même quelquefois le meilleur moment. La suite consistait en effet en une demi-heure d’entretien avec tel ou tel membre de l’Académie Française, à son domicile, et là, ça pouvait être très barbant.

C’était le vénérable Max Martinelli, célèbre pour ses critiques de théâtre, ses grilles de mots croisés et ses nœuds papillons qui posait les questions, souriait aux réponses, relançait lorsque c’était nécessaire (pas souvent) et tâchait d’abréger quand son invité prenait des plombes (c’était assez fréquent). Quelques jours avant l’enregistrement, des techniciens venaient déterminer à quel endroit on filmerait et le matériel qui serait nécessaire. Un peu plus tard, une assistante venait préparer l’entretien proprement dit testant les bonnes questions et les bonnes réponses, cherchant les voies à éviter et celles conduisant à une discussion pas trop ennuyeuse ni convenue.

Cette fois-là, c’était Marcel Pagnol qui devait être en vedette, et, pour l’occasion, c’était la jeune Aube H. qui avait été chargée de préparer le terrain à l’entretien. C’était une jeune femme discrète et consciencieuse. Très belle. Les yeux verts, les gestes doux, la voix claire, teintée d’un brin de snobisme. Elle avait fait d’excellentes études au cours desquelles elle avait beaucoup lu : John Cowper Powys, Italo Svevo, Robert Musil, Maurice Blanchot, Claude Simon… jamais Marcel Pagnol. Elle s’y attela dès que la mission lui fut confiée.

Elle avala le théâtre en souriant, regarda avec un amusement constant tous les films qu’elle put voir et dévora avec ravissement la partie autobiographique de l’œuvre de l’écrivain provençal. C’est pourquoi sa déception fut grande quand on lui annonça que c’est dans le XVIème arrondissement de Paris qu’elle aurait à se rendre pour l’entretien, au square de l’avenue Foch, dans l’hôtel particulier où demeurait désormais Pagnol.

Elle s’était imaginé que l’écrivain vivait ses vieux jours (on était en 1973, Pagnol avait 78 ans) en Provence, dans les paysages de son enfance, entre les pins, les rocailles et les sources secrètes. “Mince (elle était chic, elle disait mince), se dit-elle, je ne connaîtrai jamais la Treille, le Garlaban et le Château de sa Mère. Mince je serai à jamais privée des collines d’où le père Pagnol tira sa Gloire.” Et tout à trac, elle décida de descendre à Marseille, pour aller voir, de ses yeux voir, ce que la télévision française avait décidé de ne pas lui montrer.

Le voyage fut merveilleux. Elle avait repris les deux premiers Souvenirs d’enfance ; elle s’y replongea avec enchantement, jusqu’à ce que, les dernières brumes du Lyonnais s’effaçant, l’azur se rendît maître des cieux. Les toits s’étaient aplatis, de grandes haies de cyprès ou d’ifs gardaient les champs, des massifs de cannes agitaient leurs épis ici et là. Sur les escarpements, les oliviers s’amusaient à filtrer la lumière. Lorsque empruntant lui aussi le train (un train beaucoup plus lent) Vincent Van Gogh était descendu à Arles (il ne savait pas très bien où c’était), il avait pris ces arbres pour des orangers ! Mais pour Aube, qui ne connaissait pas le Midi non plus, pas de confusion possible : elle reconnaissait tout, tout lui parlait. Le bruit des roues du wagon sur les traverses lui semblait semblable au chant des cigales, elle croyait voir des bartavelles s’envoler à chaque bosquet. Pagnol lui avait mis toute la Provence en tête.

Le choc fut brutal en arrivant à Marseille. La ville était sale, l’hôtelier désagréable et le repas qu’elle prit seule dans un restaurant du Vieux Port infâme. Elle ne se découragea pas pour autant et, le lendemain, elle se leva de bonne heure afin de prendre l’autobus vers La Treille. Mais là encore, les choses se passèrent mal : elle mit un temps infini à trouver le départ et elle dut attendre de longues minutes qu’un véhicule de la Régie veuille bien l’emmener vers son paradis. Mais ça y est, elle était installée dans le bus, il n’y avait plus qu’à se laisser séduire.

Après l’immense blancheur d’un cimetière, c’est une interminable montée entre des villas vieillissantes, des garages, des entrepôts, des fabriques plus ou moins désaffectés et des grands immeubles d’habitation poussés d’on ne sait où, on ne sait pourquoi. On traverse des villages rues qui n’ont que leurs clochers et leurs bars-tabacs à opposer à l’étouffement des automobiles. Puis c’est encore de grands immeubles et quand le paysage consent enfin à s’ouvrir, c’est une autoroute et un vaste centre commercial que l’on aperçoit au loin.

Puis la nature se fait plus présente. Mais comme ces grands parcs le long de la route ont l’air triste ! Enfin, c’est la montée vers La Treille, et là, Aube semble enfin trouver ce qu’elle était venue chercher. Le village est désert, elle ne sait trop où aller. Elle prend le premier chemin venu. Il serpente entre des villas, des grosses, des moyennes, des petites. Puis il abandonne le goudron et monte très raide vers les collines. Elle grimpe avec courage dans la caillasse. C’est encore l’hiver mais les amandiers sont déjà en fleurs et le soleil, comme pour honorer cette visiteuse solitaire, se met à taper un peu. Il s’offre un petit round d’entraînement, manière de ne pas oublier quel sera son boulot dans l’été à venir.

Aube arrive près d’une sorte de grotte. Non, c’est l’entrée d’un tunnel. C’est tout rouge, de l’eau ruisselle. Elle prend un caillou rouge dans sa main, puis un autre. Ils ont vraiment une couleur délicieuse, pense-t-elle. Elle les observe longuement, les faits miroiter au soleil, puis elle va s’asseoir un peu plus loin, sur un talus coiffé de longues herbes, et elle reste là un long moment, au soleil, tenant toujours les pierres dans ses poings. Quelques minutes d’extase et elle se décide à prendre le chemin du retour.

Lorsque, quelques jours plus tard, elle se rend dans l’hôtel particulier de l’avenue Foch, le maître est grognon. Il est de nouveau préoccupé par l’énigme du Masque de Fer. Il prépare un nouvel essai sur ce mystère. Il n’est pas satisfait, ça ne vient pas bien et il commence à se demander si cette affaire l’intéresse vraiment. Pour se changer les idées, il est retourné à une autre des préoccupations de sa vieillesse : la suite des nombres premiers, la démonstration du théorème de Fermat, mais les mathématiques n’ont pas eu de meilleur effet sur son humeur que l’histoire du Grand Siècle. Il reçoit Aube d’une manière peu amène. Sans même lever les yeux des feuillets qui l’occupent, il maugrée : “Ah oui, la télé, Martinelli. Il me connaît par cœur. Qu’ai-je donc à préparer avec vous ? De toute façon, je ferai mon numéro. Anecdotes et souvenirs, souvenirs et anecdotes, tout le monde sera content !” Elle ne sait que répondre, elle est désemparée, elle se tait. Le silence dure. Alors, mal à l’aise lui-même, Pagnol lève les yeux vers elle. Et il est subjugué.

Il se confond en excuses, il s’accuse de se consacrer à des problèmes qu’il ne pourra jamais résoudre et de faire payer le prix de ses tocades à tout son entourage (même à Jacqueline), il dit que oui, on va préparer cet entretien sérieusement.

– Voyons ensemble, par quoi pourrions-nous commencer ? Que connaissez-vous de moi.

– Je connais La Treille, répond-elle, encore désorientée par l’accueil qu’il lui a réservé, encore enchantée de sa brève promenade.

– Vous connaissez La Treille. Racontez-moi.

Alors elle raconte. Elle refait le voyage en autobus et à chaque étape il reconnaît l’endroit qu’elle évoque.

– Oui bien sûr, le cimetière Saint Pierre… Et là, c’est La Pomme, là Saint Marcel… La clinique des Camoins… Une ancienne mine de bauxite sur le chemin du Taoumé.

Elle lui dit la beauté de cette dernière étape, elle lui dit le moment intense qu’elle y a vécu, elle fait avec enthousiasme la louange des lieux. Il feint de s’enthousiasmer avec elle mais depuis longtemps, il n’y a qu’elle, son visage, sa présence qui existent. Il est amoureux, immédiatement et exclusivement amoureux. Il n’y a plus d’œuvre, plus d’habit vert, plus d’entretien à rabâcher. Il n’y a plus qu’elle et il sait qu’elle va partir.

Alors il fait durer l’entretien. D’abord, il lui demande de parler d’elle, de sa formation, de ses goûts littéraires. Elle bredouille la liste des auteurs qu’elle a étudiés, et qu’elle admire. Et dit qu’elle sait bien que ce sont des types pas faciles, elle s’en excuse presque. Elle ajoute qu’elle a pris un plaisir immense, et nouveau, à le découvrir, lui, Pagnol, que ses professeurs considéraient, il faut l’avouer, avec mépris.

– Oui, oui, je sais, la rassure-t-il. Mais vous, je sens que vous n’êtes pas comme eux.

Et aussitôt, il se remet à jouer le rôle de Marcel Pagnol comme jamais. Il amoncelle les anecdotes, il cisèle les souvenirs, il donne son avis sur tout ce sur quoi un académicien peut le donner. Elle marche à fond dans son splendide baratin, elle en redemande. Elle est subjuguée. Oui, c’est ça, pense-t-il comme un jeune coq, je la subjugue. Mais bientôt elle se sent comme asphyxiée. Elle défait son foulard de soie, elle cherche une question qui le fera changer de registre.

– N’êtes-vous jamais mélancolique, demande-t-elle ?

Cette question, somme toute banale le saisit. Il sent que c’est fini, c’est foutu, elle ne sera jamais à lui, en aucune façon, même la plus éthérée.

Il se lève, il va vers la fenêtre, il contemple les arbres du square dans le soir qui tombe déjà. Il est immobile, silencieux, lointain. Elle dit bon, je vais y aller, j’ai pris beaucoup de notes, je crois que Max sera très content. Il se tourne vers elle, l’air mauvais :

– C’est cela Mademoiselle, retournez à vos chers compliqués. Mais ne vous méprenez pas. Je lis moi aussi d’autres livres que ceux qui plaisent à tout le monde. Attendez une minute, je vais en chercher un, il est sur ma table de chevet.

Il disparaît, il revient quelques instants après, un mince volume à la main. C’est Gens de Dublin, de James Joyce.

– Je l’ai déjà lu.

– Ça ne fait rien, emportez le quand même.

Elle descend dans le métro. Elle prend la ligne 1 jusqu’à Concorde, puis la 8 pour rejoindre son domicile de la rue Amelot. Le trajet est un peu long, elle feuillette le livre. Elle s’aperçoit que dans la dernière nouvelle, Les Morts, un passage est souligné :

“Un à un, ils deviennent des ombres. Mieux vaut passer hardiment dans l’autre monde, dans la plénitude de quelque passion que de s’effacer et flétrir tristement avec l’âge.”

Au même moment, Marcel Pagnol, académicien français, trouve le foulard que Mademoiselle Hoffman a oublié sur le dos du fauteuil où elle s’était assise.

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Commentaires

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  1. Pussaloreille Pussaloreille

    Heu… vous voulez dire Max Favalelli, peut-être ? Sa présence télévisuelle a tellement marqué nos enfances qu’on lui doit bien ce rectificatif ! Quant à Pagnol, si son œuvre m’a toujours beaucoup touchée, son personnage n’a, je crois, jamais fait semblant d’être sympathique.

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  2. Benoît Gilles Benoît Gilles

    Bonjour, après vérification auprès de l’auteur, il s’agit d’une libre interprétation. Immortels immortels et son générique au fer à repasser n’ayant jamais existé.

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  3. MilaH MilaH

    Très joli conte. Merci .

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  4. Pussaloreille Pussaloreille

    Oui, bravo pour ce jeu sur la frontière entre réalité et imaginaire : on y croit trop !

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