[Marseille secret] James Bond 0013

Chronique
le 20 Jan 2024
2

Guillaume Origoni, photographe et journaliste, raconte des pans de Marseille qui ne se donnent pas à voir au premier regard. Explorateur de l'urbain, il aime se glisser dans les lieux abandonnés, cachés voire oubliés. Dans Marseille secret, il partage ses excursions les plus marquantes. Cette semaine, petit tour de discrètes station de renseignement disséminées à travers la région.

(Photo : Guillaume Origoni)
(Photo : Guillaume Origoni)

(Photo : Guillaume Origoni)

Marseille est une ville de bouchasses. C’est également vrai pour l’ensemble du département. Ici tout le monde parle et tout le monde se parle. Cette spécificité est parfois mal comprise. On nous reproche de parler pour ne rien dire, comme s’il était possible de réellement parler pour rien. Les linguistes vous l’expliqueront mieux que moi, mais dans les processus qui régissent la communication humaine, le contenant est plus important que le contenu. Vous n’y croyez pas ? Eh bien, sachez que vous remettez en cause les théories de la communication qui ont révolutionné le monde de Palo Alto à… Marseille.

Est-ce parce que nous sommes prolixes que le département compte sur ses terres de bien indiscrètes oreilles ?

Je me répète sûrement, mais ces dispositifs secrets sont souvent sous vos yeux sans que vous puissiez les voir, car le meilleur endroit pour cacher une aiguille, ce n’est pas la botte de foin, mais le tas d’aiguilles.

La Plaine de la Crau qui, au demeurant, est le seul lieu français qui puisse être désigné comme steppe, n’est pas seulement cette vaste étendue qui hybride l’industrie lourde dédiée à la pétrochimie et les espèces protégées. C’est aussi un territoire dédié à l’espionnage.

Je suis à peu près sûr que la plupart d’entre nous est devenu incapable, par la force de l’habitude, de voir la poésie, l’extraordinaire qui émane de l’alliage entre nature et artifice.

Si l’on regarde avec l’œil qui convient, cette langue de goudron rectiligne qui traverse les immenses cuves d’hydrocarbures, devient le décor parfait pour une dystopie que Chris Marker ou David Lynch auraient pu magnifier.

La prochaine fois que vous y passer, prenez le temps de vous arrêter, de traverser ces voies ferrées sur lesquelles circulent des convois de plusieurs centaines de mètres et rendez-vous au pied de ces totems célébrant le XXe siècle triomphant et le XXIe siècle déclinant. Impossible de rester insensibles à ces rivets de 15 cm de diamètre, ces soudures plus denses que le cœur de Little boy et ces typos géantes tout droit sortie de la Tyrell Corporation. Si vous n’avez pas les refs cherchez et vous trouverez !

La nuit, l’effet sphérique des cuves s’atténue et vous avez la sensation d’être devant le mur infranchissable d’un État totalitaire imaginé par Alan Moore ou Jodorowsky.

Mais, le plus intéressant reste ce qui se trouve à quelques petits kilomètres de cette base lunaire provençale édifiée par l’industrie chimique.

Au milieu des champs cultivés, aux portes de la Camargue pittoresque et dans ce plat pays local, trône une station d’écoute de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Le service de renseignement extérieur français. On peut voir ses plus hautes antennes depuis la route, mais pour se rendre sur le site on navigue à vue. Lorsque j’y suis allé la première fois, il y avait, devant les grilles marquées « Territoire militaire », un ouvrier agricole très désagréable qui me pressait et m’expliquait que je n’avais rien à faire là, un peu comme si ces antennes étaient à lui.

J’y suis donc retourné avec mon matériel, mais, contrairement à mes habitudes, je me suis bien gardé de “faire le mur”. Même s’il n’y avait personne à des centaines de mètres à la ronde, y compris mon ouvrier désagréable que je sentais bien pouvoir être une poucave potentielle. La double rangée de barbelés électrifiés, les caméras blindés et les chiens ont achevé mes velléités de reporter camarguais.

J’ai tout de même pu voir les fameuses antennes qui ressemblent à des étendoirs géants. Elles servent à l’écoute des ondes courtes. Vestiges de l’âge d’or de la guerre froide, elles sont toujours en fonction.

D’autres types d’antennes sont installés sur ce site. Selon les spécialistes, cette station fait partie d’un ensemble plus important disséminé sur le territoire français, tant métropolitain, qu’ultramarin. L’objectif est l’aspiration des métadonnées de tous types de communications analogiques et numériques.

Ces grandes oreilles dressées au milieu du silence renforcent le sentiment d’étrangeté que procure la plaine de la Crau.

À travers les Bouches-du-Rhône et au-delà

Une autre station, similaire à celle-ci, est présente en bordure de la D5 entre Istres et Miramas. Comme un symbole qui résumerait parfaitement notre époque, elle est visible par tous alors que le mur d’enceinte qui lui fait face et veille sur le circuit de test automobile est lui hermétique. On peut en tirer deux enseignements. Le premier est que les intérêts privés sont mieux protégés que les systèmes qui participent à la souveraineté étatique. Le second rejoint la métaphore de l’aiguille et du foin. En effet, pourquoi occulter ce qui est incompréhensible pour le commun des mortels ?

Je n’ai pas d’images de la station d’Istres/Miramas. J’en ai bien fait quelques-unes mais on m’a fortement conseillé de les supprimer de ma carte SD. Mes interlocuteurs, peu sensibles à ma légendaire sympathie, étaient suffisamment convaincants pour que je m’exécute.

Toute la région est constellée de ces territoires « bis » y compris en dehors des Bouches-du-Rhône. Pour les photographier, il faut avoir des contacts et parfois désobéir aux directives. Ce que je m’apprête à faire en prenant la liberté de vous conduire hors des balises géographiques que la rédaction et la ligne éditoriale de Marsactu imposent. Je suis sûr que le rédacteur en chef me pardonnera, mais je ne peux m’empêcher de partager avec vous l’un des lieux les plus extraordinaires que j’ai pu voir. Il s’agit toujours d’espionnage et de sécurité nationale, mais dans le département voisin, le Vaucluse.

Le plateau d’Albion a longtemps hébergé les sites des missiles nucléaires français. Démantelées en 1997, ces bases de lancements sont devenues des centrales photovoltaïques mais demeure là, l’une des plus importantes stations d’écoute de la DGSE et les tunnels des postes de commandements creusés dans les montagnes. Ces derniers sont reconvertis en laboratoire souterrain à bas bruit (LSBB), rattaché à l’université Côte d’Azur, les équipes transdisciplinaires du monde entier s’y sont fixées pour établir les thèmes de recherches et les objectifs suivants : “Environnement bas bruit, observation et expérimentation haute sensibilité, observation terre solide, zone critique, atmosphère, rayonnement cosmique géophysique, ondes (déformation, translation, rotation), champ de gravité, hydrogéologie, dynamique des transferts, réservoirs géologiques, phénomènes transitoires haute énergie dans l’atmosphère, neuroscience, biologie et ADN dans les roches”.

Ce secteur, autrefois destiné à déchaîner un assourdissant feu des enfers, est aujourd’hui l’un des plus apaisés de l’Hexagone. On n’y crie plus, on y chuchote. Le plateau d’Albion est à ce titre un lieu fascinant, témoin des grandes peurs du XXe siècle, de son histoire et des mutations qui l’ont accompagné. Il est maintenant affecté à l’écoute des corps célestes qui entrent en contact avec le sol terrestre.

De retour au milieu des bouchasses marseillaises (dont je fais partie), sur l’ A55, je vois l’ancienne base Martha. Construite par le génie militaire des armées hitlériennes. Elle devait servir d’abris aux sous-marins de la Kriegsmarine. Ce qui n’arriva jamais. Pendant des décennies, nous avons vu cette masse de béton et d’acier sur le port autonome. Nous le savons tous, aujourd’hui, elle est devenue un des data centers les plus importants du monde. Les câbles sous-marins arrivent et partent de là. Ils relient Marseille au reste du monde, tout comme Marseille relie le reste du monde au reste du monde. Quatre milliards d’individus en tout. Les câbles sont américains et chinois et il est assez facile, dit-on, d’aspirer discrètement ces données.

Ici aussi, il doit y avoir des batailles nocturnes homériques, sans que le moindre bruit parvienne à nos oreilles.

Je suis toutefois moins sensible à cet espionnage moderne qui est souvent plus une affaire de geek que d’officier de renseignement à l’ancienne. Alors je me console en essayant de trouver une autre antenne militaire qui pourrait être dans le quartier de la Belle-de-mai (si elle existe toujours). Pour le moment, j’ai lamentablement échoué. Je vous l’ai déjà dit, je suis une bouchasse.

Cet article vous est offert par Marsactu
Marsactu est un journal local d'investigation indépendant. Nous n'avons pas de propriétaire milliardaire, pas de publicité ni subvention des collectivités locales. Ce sont nos abonné.e.s qui nous financent.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Vand Vand

    Quel régal ! La qualité des photos comme celle du récit, ma première action du week-end a été de dévorer l’article en buvant mon café, plaisir total. Un grand merci pour ce voyage en terres inconnues à 1h de chez moi

    Signaler
  2. Dark Vador Dark Vador

    Effectivement, je me suis longtemps posé des questions au sujets de ces sites pour les avoir traversé souvent, sans deviner à quoi ils servaient… Maintenant je sais, merci G. Origoni et Marsactu 🙂

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire