Folquet de Marseille, troubadour et inquisiteur (1155 ? – 1231)
Leurs existences ont commencé dans notre cité, elles s’y sont achevées, elles y ont connu leurs plus beaux ou leurs plus sombres moments. On pourrait leur consacrer un ou plusieurs volumes. Michéa Jacobi s’est attaché pour Marsactu à les raconter en quelques paragraphes seulement, des sortes de "vies brèves". Et il a illustré chacune d’un portrait gravé dans le linoléum.
Folquet de Marseille . (Illustration : Michéa Jacobi)
Y a-t-il des Marseillais au paradis ? Il y en a au moins un si l’on en croit le poète Dante Alighieri, qui visita les neuf cercles de cet hypothétique espace au tout début du Trecento. Et rencontra, au chant IX de sa Divine Comédie un certain Folquet, dit Folquet de Marseille.
Dont voici la vie brève.
Folquet fut troubadour avant d’être évêque et inquisiteur. Il était marié et il avait deux fils, mais il soupirait pour Azalaïs de Roquemartine, l’épouse du vicomte Barral de Marseille. Du moins écrivait-il pour elle des chansons dans la plus pure tradition courtoise : Amour (de la dame) me tourmente et Merci (de la même, entendez son consentement) me fuit ; je me consume.
Il était avenant, ses vers étaient excellents, ses sentiments aussi et cela n’avait guère d’importance, car Folquet était le fils d’un riche marchand originaire de Gênes. L’inspiration et le savoir-faire lui auraient-ils manqué (ce n’était pas le cas), sa fortune aurait suffi à le faire admettre auprès des meilleurs princes. Il avait fréquenté la cour de Richard d’Angleterre et d’Alphonse d’Aragon. Il était à présent chez Barral et n’en finissait pas de chanter les louanges de la femme de ce seigneur.
Son désir grandit hélas inconsidérément. Il se fit pressant et se mit à chanter : “Hâtez-vous de me rendre heureux.” La vicomtesse n’aima pas cette semonce, elle le congédia. Folquet, vexé, se jura de ne plus toucher à la poésie. Mais, comme il était venu à Montpellier, il s’éprit à nouveau d’une princesse. Pour elle, il composa ses derniers vers : “Rien ne peut rompre les chaînes dont elle me tient attaché. L’espérance de la trouver un jour sensible, la douleur de ne jamais recevoir son pardon m’agiteront tour à tour jusqu’à la tombe.” Ça n’était pas bien fameux. Il rangea définitivement son luth.
“Si je pouvais aller à rebours”
Les temps étaient devenus difficiles pour la chrétienté. Les Sarrasins avaient conquis et saccagé de nombreuses villes en Espagne. Plusieurs protecteurs de Folquet étaient morts, sa lyre s’était tarie, il n’était plus qu’amertume. Pour combler le vide qu’il sentait se creuser en lui, le troubadour passa brusquement de la courtoisie à la religion ; pire, à l’église. Il proclama qu’il fallait servir Dieu et aller venger les pertes des Chrétiens, et, en 1200, il prit l’habit de Cîteaux. Deux ans après, il devenait abbé du Thoronet, trois ans plus tard, évêque de Toulouse.
C’était le moment où s’étaient soulevées dans tout l’Albigeois des communautés d’hérétiques visionnaires, entêtées d’une chimère de perfection chrétienne. Elles s’opposaient au clergé officiel, et celui-ci les poursuivait avec d’autant plus de haine que les reproches qu’on lui adressait étaient justifiés. Il fallait que le Saint-Siège réglât la question. Il appela à la croisade. Folquet lui emboîta le pas avec un zèle proche du fanatisme.
Dans un vers fameux, il s’était jadis écrié : “S’en ja pogues tornar dezamoros, Si je pouvais aller à rebours, en désamoureux” ; il s’occupa de mettre en pratique ce programme contre les Cathares. Sans aucune pitié. C’était comme s’il avait trouvé dans le massacre l’opportunité de parfaire son renoncement aux plaisirs de ce monde, comme si toutes les espérances devaient mourir avec la sienne.
Ayant débuté comme poète et musicien, il finit ainsi comme inquisiteur. Pétrarque (dans Le Triomphe de l’Amour) et Dante (dans son Paradis) n’y trouvent rien à redire et le célèbrent comme si de rien n’était.
On ne tord jamais assez fort le cou à ses chagrins.
Commentaires
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De l’amour courtois à l’Inquisition, c’est une évolution pas si étonnante (moins que ne serait l’inverse).
Quoi qu’il en soit, c’est peut-être la rançon d’une longévité pas si commune à l’époque : même si la date de sa naissance est ‘environ’, ça lui fait soixante-quinze ans bien sonnés.
Ainsi a-t-il pu remplir toutes ses ‘vies’ possibles : bon fils puisqu’il a engendré 2 fils (transmission du nom & du patrimoine), amoureux et poète passionné à deux reprises, pour finir homme d’église et champion de l’ordre (en odeur de sainteté)
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Passionnant en tout cas. Merci Michea.
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