[Entre les lignes] Riche de quelqu’un
Auteur, slameur, Mbaé Tahamida Soly est l'un des fondateurs de la Sound Musical School B Vice à la Savine. Voyageur sans permis, il utilise au quotidien les transports publics. Ils lui offrent la matiÚre de portraits de voyageurs, écrits comme des saynÚtes et postés sur les réseaux sociaux. Pour Marsactu, il en fait une chronique à lire entre les lignes.
Ă ma descente du bus đ au mĂ©tro GĂšzeđ je cavale pour attraper le tramway T3. đJ’ai moins de quatre minutes avant qu’il ne dĂ©colle. Je dĂ©passe une femme d’une quarantaine d’annĂ©es avec un sac Ă main rose.đ Elle porte une longue robe multicoloređ„» et une veste imitation fourrure marronđ§„ ainsi que des sandales compensĂ©es noires aux pieds.đĄUne fillette d’environ huit ans,đ§ tout de gris vĂȘtue, marche Ă ses cĂŽtĂ©s en traĂźnant des pieds dans ses baskets blanches.đ La dame m’interpelle et m’arrĂȘte dans mon Ă©lan :
â S’il vous plaĂźt mon frĂšre, excusez-moi, vous ĂȘtes Comorien ? me demande-t-elle d’une voix tremblotante.
â Je suis d’origine comorienne, oui, đ°đČ pourquoi ? ( Ce qui n’est pas du tout son cas. Ă son petit accent, je dirais qu’elle est originaire du SĂ©nĂ©gal đžđł ou du Mali đČđ±)
â S’il vous plaĂźt, excusez-moi de vous dĂ©ranger. Je n’ai pas l’habitude d’interpeller des inconnus comme ça, vraiment dĂ©solĂ©e, mais je n’ai pas le choix đŹ.
â Il n’y a pas de souci, madame, c’est Ă quel sujet ? Que puis-je faire pour vous ?
â VoilĂ mon frĂšre, je suis VRAIMENT dans la galĂšre ! Mon mari nous a laissĂ©es, je ne travaille pas et ma fille n’a pas mangĂ© depuis hier đ± (elle pousse cette derniĂšre qui s’Ă©tait cachĂ©e derriĂšre elle devant moi). Est-ce que vous pouvez m’aider s’il vous plaĂźt (une gĂȘne immense se lit sur le visage de la petiote đŹ)
â Heu…
â Si vous ne pouvez pas, ce n’est pas grave, je suis dĂ©solĂ©e de vous embĂȘter
â Je vais voir si j’ai quelque chose, j’ai rarement de la monnaie sur moi.đ Malheureusement, de nos jours, on achĂšte presque tout avec sa carte bancaire.đł
â C’est vrai. Si vous n’avez pas, ce n’est pas grave, monsieur. Merci quand mĂȘme.
Oh, la chance !đ J’ai un billet de cinq euros et un, deux euros : 7 ⏠! VoilĂ tout ce que j’ai. J’espĂšre que ça vous aidera un peu.
La dame prend l’argent, serre le poing puis se met soudain Ă pleurer Ă chaudes larmes đ. Ce qui fait mouiller les yeux de sa fille đą ( Et les miens aussi, je dois l’avouerđ„č).
â Excusez-moi monsieur. Je n’ai jamais fait ça de ma vie. Mais c’est pour ma fille.đ§ Je n’ai pas le choix. Mais lĂ je craque, c’est trop. C’est quelle vie ça ?đ
â S’il vous plaĂźt, ne vous excusez pas de demander de l’aide, madame. J’aimerais pouvoir faire plus.
Merci beaucoup Monsieur, Que Dieu vous bénisse et vous le rende.
â AmĂźn đ€Čđż Qu’Il vous comble Ă©galement de ses bienfaits. Au revoir et bon courage Ă vous.đȘ Prenez soin de vous deux.
Nous reprenons ensuite comme trois inconnus notre marche en direction du tram,đ sans nous calculer. Rue de Lyon, au passage piĂ©ton, đž nous attendons qu’un automobiliste courtois đ daigne bien nous laisser passer quand un jeune homme sur sa trottinette đŽ dĂ©boule devant nous Ă grande vitesse. Le quidam arrache le sac roseđ de la mĂšre en dĂ©tresse qui se met Ă hurler.đą Cette derniĂšre, solidement accrochĂ©e Ă la laniĂšre de son bien, rĂ©siste au vol Ă lâarrachĂ© et se fait entraĂźner sur la chaussĂ©e, en dĂ©sĂ©quilibre sur ses jambes. Dans un rĂ©flexe, j’attrape le bras de sa fill,e terrorisĂ©e par la violence de la scĂšne, pour l’empĂȘcher de traverser la routeđ±. La pitchoune se met Ă chialer sa mĂšređ tandis que le chouraveur finit par lĂącher l’objet de son dĂ©lit et se ramasse mĂ©chamment quelques mĂštres plus loin sur les rails du tramway (Sheh !).
Les cris et les pleurs ont alertĂ© un trio de vendeurs de cigarettes de contrebande (et de contrefaçon) đŹÂ installĂ©s sur le parking du Lidl situĂ© en face du quai de dĂ©part du tram. Deux d’entre eux accourent vers nous đđ en hurlant des gros jurons d’indignation Ă l’adresse du malandrin.đ Ce dernier se relĂšve avec peine de sa chute et essaie de remonter sur son bolide, mais celui-ci refuse de dĂ©marrer. Il abandonne finalement l’engin sur place et se met Ă courir en claudiquant vers le mĂ©trođ. Malheureusement, pour lui, il n’est pas assez rapide et se fait alpaguer par un des vendeurs de cigarettes pendant que la maman fait demi-tour pour rĂ©cupĂ©rer sa fille auprĂšs de moi.
â T’as pas honte espĂšce de p’tite merde ? (et Pan ! un coup sur la tĂȘte đ)
â Regarde, comment tu as traumatisĂ© la petite (et Paf, une gifle dans la gueule )
â Pardon, pardon, pardon ( un coup de pied au cul,đŠ¶ puis une autre tarte)
â ArrĂȘtez, arrĂȘtez ! S’il vous plaĂźt, ne lui faites pas de mal. Ăa ne sert Ă rien.” Supplie la maman tout en essayant d’apaiser sa fille sous le choc.đ«š
â Il a failli vous faire tomber, madame, vous auriez pu vous faire trĂšs mal. đ©Œ
â Je vais bien, ne vous inquiĂ©tez pas. Tout va bien, je vous rassure.âïž Et ma fille aussi. Elle a eu peur, c’est tout”, dit-elle aux deux redresseurs de torts.
â …
â S’il vous plaĂźt les garçons, laissez-le partir. Ce n’est pas de sa faute. C’est sans doute parce qu’il n’a pas le choix.
Puis Ă l’adresse du petit malfrat :
â Mon fils, ce n’est pas bien ce que tu fais. Ăa peut trĂšs mal se terminer. Tu as l’air d’ĂȘtre en bonne santĂ©âïž alors trouve-toi autre chose pour gagner ta vie.
â C’est Ă cause de mecs comme toi que la policeđ n’arrĂȘte pas de venir nous casser les pieds. Casse-toi avant que je te dĂ©monte.đ đ
Notre apprenti voleur Ă la tire ne se fait pas prier, ramasse sa trottinetteđŽ et dĂ©tale en boitant vers le mĂ©tro.đ
â Mon Dieu, viens lui en aide.đ€Čđż
â …
â Que le bon Dieu lui donne la chance de changer sa situation, parce que je peux vous assurer que la pauvretĂ© c’est vraiment la mĂšre de tous les vices.
La dame nous salue ensuite et emmĂšne sa fille dans un coin du quai pour l’apaiser.
â Tonton, va avec ta famille s’il te plaĂźt.đ§âđ§âđ§ Il ne faut pas les laisser seules.” Me supplient nos deux preux chevaliersđŠž
â On est nâest pas ensemble. C’est juste une dame qui m’a demandĂ© de l’aide pour sa fille. Il faut les laisser se remettre de leurs Ă©motions, je pense.
â Elle veut quoi ?
â Quâest ce quâelle a sa fille ?
J’explique alors les circonstances de ma rencontre avec la mĂšre et sa fille Ă nos deux super-hĂ©ros.𩾠TouchĂ©s par leur situation, ils fouillent dans leur poche et me tendent chacun un billet de 10âŹ.
â Tonton, tu peux donner ça Ă la maman s’il te plaĂźtđ€±. Pour sa filleđ§.
â Elle te connaĂźt un peu, ce sera plus facile pour elle de le prendre.
â Merci infiniment les gars. Que Dieu vous le rende au centupleđ€Čđż.
C’est ainsi que je suis allĂ© remplir ma mission auprĂšs des deux malheureuses. Jâai dĂ» leur expliquer qu’elles doivent cette aubaineđ Ă deux bienfaiteurs dont la pratique de leur mĂ©tier est punie par la loi.đź. Mon tramway est entrĂ© Ă quai peu aprĂšsđ et je suis montĂ© dedans aprĂšs les avoir saluĂ©s đ. D’oĂč j’Ă©tais assis,đș j’ai pu voir mĂšre et fille se diriger vers le parking Lidl oĂč sont retournĂ©s leurs deux hĂ©ros au grand cĆurđŠžđ.
Je vous laisse mĂ©diter sur cette histoire chers amis, et je vous dis Ă la prochaine. En tout cas, Ă moi, elle m’a appris que nous sommes tous (le) riche de quelqu’un.
Commentaires
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enfin une nouvelle chronique…on a failli attendre !!
un poil glaçante aujourd’hui. oui on est toujours le “riche de quelqu’un”.
la rĂ©alitĂ© c’est que des “riches” ils ne sont pas souvent dans ces quartiers, et qu’ils ne risquent pas de partager, bien au contraire.
moi j’appelle plutĂŽt ça une solidaritĂ© de classe. une fraternitĂ© bienvenue. une humanitĂ© fragile mais rĂ©elle.
bon vent et bonne journée à vous, Mbaé Tahamida Soly.
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Vous avez tout à fait raison, la solidarité est la richesse des pauvres.
Bonne journée également à vous
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trĂšs belle histoire merci
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Merci beaucoup đ
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On mĂ©dite, on mĂ©dite⊠Câest vrai quâelles servent à ça, vos chroniques, tellement Ă©difiantes, et câest vrai quâelles nous manquaient ! Mais, avant de mĂ©diter, quâest-ce quâon se rĂ©gale ! Merci pour cette observation malicieuse et bienveillante de nos congĂ©nĂšres⊠et donc de nous-mĂȘmes.
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Merci beaucoup cher ami đ
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MERCI c’est toujours un bonheur de lire vos leçons d’humanitĂ© …
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Merci beaucoup đ
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