Mbaé Tahamida Soly vous présente
Entre les lignes

[Entre les lignes] Maître Joint et son Padagandjaman

Chronique
le 23 Oct 2021
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Auteur, slameur, Mbaé Tahamida Soly est l'un des fondateurs de la Sound musical school B Vice à la Savine. Voyageur sans permis, il utilise au quotidien les transports publics. Ils lui offrent la matière de portraits de voyageur, écrits comme des saynètes et postés sur les réseaux sociaux. Pour Marsactu, il en fait une chronique à lire entre les lignes.

Dessin : Ben8

Cet après-midi là, je suis en route pour le boulot, mais arrivé en bas de la cité, mon bus ne monte pas au quartier. J’en demande la raison au chauffeur et il nous répond que le matin il y a eu des incidents dans la cité et que par conséquent la direction de la RTM leur a demandé de faire valoir leur droit de retrait. (Faut que j’en touche un mot à la mienne de direction).

Il n’est pas encore 14 h 00, mais j’appelle à tout hasard N., notre fée, la secrétaire de l’association pour voir si elle peut venir me récupérer. Je n’ai pas le temps d’exposer ma situation que cette dernière enchaîne :
– Salut Soly, t’es coincé en bas et tu veux que je vienne te chercher !
– Heu oui, tu as deviné. Le bus ne monte pas et je ne me sens pas de monter à pied.
– Je sais, j’arrive ! (Tout ça avec le sourire dans la voix bien sûr)
Quelques minutes après, elle arrive avec son éternel joli sourire et je monte dans sa voiture avec la mère des frères M. des Cœlacanthe [l’équipe nationale de football des Comores, ndlr] ainsi qu’une dame qui habite un arrêt plus haut aux Borels.

Arrivés en haut de la pente, les choufs sont déjà à leur poste comme tous les jours. (Ouf la vie a repris son cours normal. Et tant que le réseau donne du boulot mais pas Pôle emploi, il n’y a pas photo).

Rangées de CRS

Mes heures se passent tranquillement entre téléphone, mailing, dossiers, écriture, correction, café et rigolades. Quand, vers les coups de 17 h 30 nous remarquons dehors un défilé de CRS casqués, armés, équipés de matraque et de bouclier, fouiner les moindres recoins. Après leur départ, au bout d’une heure, nous décidons qu’il est temps pour nous de fermer et de rentrer chez nous. De toute manière, cela fait une heure que plus personne ne traîne dehors. D’autant plus que de petits malins ont cru bon d’allumer des pétards derrière les anciens locaux du centre social. Au début, nous avons même cru que c’était des coups de feu.

Je vais donc prendre mon bus pour le centre-ville et à son terminus, je remarque qu’il est gardé par pas moins de sept camions de CRS. Sur le chemin en descendant la pente qui mène à la cité d’autres camions de CRS montent vers la cité. Les habitants vont être bien gardés ce soir. (Mais certains pour rentrer chez eux vont devoir payer des amendes pour défaut d’assurance, pneus lisses, feux de voitures HS… Bref casquer pour des choses qui ne sont pas conformes parce qu’ils n’ont pas les moyens de payer pour se mettre en règle)

Le maître et l’élève

Dans le bus, aux Borels, un jeune homme d’à peu près vingt ans monte, excité comme une puce sous acide et vient s’asseoir à mon niveau sur la rangée d’à côté. Il a dans la main un petit tube longiligne transparent qu’il tape frénétiquement sur le rebord de son siège puis du mien. Basket, bas de survêt et un t-shirt multicolore, une casquette noire où il a posé ses lunettes de soleil. Il ouvre l’objet et en renverse un peu de son contenu dans la paume de sa main. Je comprends alors que son tube n’est autre que sa réserve de résine de cannabis qu’il a préalablement effritée pour gagner du temps dans son façonnage de joint.
Derrière lui au fond du bus son collègue que je n’avais pas remarqué et qui semble être un novice lui demande la mesure de cigarette qu’il va prendre pour son joint. Celui-ci a des cheveux longs, des lunettes de soleil posées sur le devant du crâne, une petite veste grise, un bas de survêt’ noir et des baskets grises.

– Une entière, lui répond son Sensei.
À l’arrivée, il n’y a pas photo, le maître confectionne un joint de la taille de mon majeur tandis que son apprenti, dégouté, un petit bedo de la taille de mon pouce.
À la station Gèze le Padaganjaman monte sur le portique pour prendre le métro tandis que son Maître resquille derrière un passager. (On voit qui a de l’expérience). Une fois sur le quai, tous deux allument leur pétard et commencent à tirer de grosses bouffées en attendant l’heure de départ de notre métro déjà à quai. L’élève décidément manque encore d’entraînement en tout car il n’arrête pas de cracher par terre, et de tousser un peu après chaque volute de joint. Mais qu’à cela ne tienne, il persiste dans sa formation et subit humblement les moqueries de son professeur. Les secondes défilent et les deux compères dissertent gaiement tout en fumant leur spliff.

Soudain, le Padagandjaman est pris d’une terrible quinte de toux. On dirait qu’il va cracher ses poumons. Cela provoque l’hilarité de son Sensei. L’heure de départ de notre métro sonne. Le Maître se précipite pour coincer les portes et crie à son élève de se dépêcher. Mais ce dernier est plié en deux, les mains sur les genoux, un filet de bave long comme trois joints de son maître perle de sa bouche. Les portes se resserrent de plus en plus sur les mains de Maître Joint qui les retire pour éviter d’être coincé laissant tomber son précieux bâton dans la rame.

– Et voilà, putain sa mère”, peste-t-il de désolation sur le quai. Notre métro démarre enfin. À Bougainville, un passager se baisse et ramasse le stick avant de sortir. (Passage de oinje assuré, Maître !)

Je n’ai toujours pas le permis de conduire et avec tout ce qui se passe dans les transports en commun, je ne compte pas le passer. Restez en ligne les amis.

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Commentaires

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  1. Patafanari Patafanari

    Cher Brallaisse,
    Vous avez laissé le même commentaire sur l’article relatant la rafle du vieux-port. Sa pertinence en ce qui concerne le présent article est tout aussi valable à l’exception du dépôt de gerbe, puisque l’auteur ne relate qu’un filet de bave long comme trois joints.

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  2. Brallaisse Brallaisse

    Je n’ai pas lu cette chronique , je vais m’empresser de le faire.

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Franchement , je suis un peu “beaucoup” hermétique au Slam et au Rap.
    Cette “entre les lignes” ne me transporte pas plus que cela. Question de génération et d’éducation sans doute. D’autres y trouveront sans doute un intérêt.

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