[En quête de sauvage] Qu’est-ce qu’on attend pour agir ?
Après avoir exploré les cuisines des Marseillais puis les ateliers d'artistes, la dessinatrice Malika Moine sort au grand air à la recherche de la faune et la flore au cœur de la ville. Pour ce nouvel épisode, après un été particulièrement éprouvant, elle part à la rencontre de personnes engagées dans la végétalisation et la protection des vivants.
Depuis cet été particulièrement torride, ce “qu’est-ce qu’on attend pour agir ?” me taraude et m’obsède, me donne des envies de pioche, de terre et de graines, de faire sauter bitume et béton… en faire le thème de cette chronique s’imposait. Rencontrer des gens d’horizons divers qui luttent chacun à leur façon pour végétaliser et protéger la diversité des vivants m’a, sinon assagie, donné des pistes d’actions…
Élise Méouchy, de Donut, une association pour la libre circulation des connaissances à travers l’open data, m’a invitée l’automne dernier à balader le long de l’étonnante trame verte des Caillols, dans le 12ᵉ arrondissement. Un projet venu de la rencontre de Donut, de Germ (Gestion écologique et renaturation des milieux), des CIQ et des habitants des quartiers concernés, depuis le Parc de la Mirabelle jusqu’à la ferme du Collet des Comtes, en passant par la Grognarde.

Le collectif a décidé de contribuer à une enquête publique avant la modification d’un plan local d’urbanisme. “On propose de partir des vivants, humains et non-humains, à travers une OAP, une orientation d’aménagement et de programmation. C’est un geste citoyen en faveur de la loi Zéro artificialisation nette, qui n’est hélas pas contraignante et peut être court-circuitée par d’autres impératifs, comme les logements, les transports…” Derrière ce langage technique, la réalité de l’aménagement des territoires se fait jour. Élise et ses collègues ont eu un mois pour décortiquer un dossier énorme et répondre. Un travail titanesque ! “L’urbanisme, est le cœur de la politique, la façon dont on se relie les uns aux autres !”, résume-t-elle. Face à la volonté de la métropole de rendre des zones constructibles, le collectif met en balance la question des inondations liées à l’imperméabilisation des sols et l’importance des friches pour la préservation des vivants.
Un couloir vert ensauvagé
“Il y a des logements vacants et des surfaces déjà artificialisées pour en construire de nouveaux !” Ce qui est sûr, c’est que pour de plus ou moins bonnes raisons — certains ne veulent pas de nouvelles populations dans leurs quartiers —, les habitants se battent depuis vingt ans contre les projets immobiliers. Cette “trame verte”, constituée d’“espaces à caractère de nature qui forment des continuités écologiques”, existe déjà et n’attend que sa pérennisation par les pouvoirs publics. La présentation de l’OAP par Donut a lieu ce samedi 5 septembre à 11 heures sur l’ancien stade, traverse des Faïenciers à la Grognarde.

Ailleurs en ville, d’autres possibles existent. Le tram vers la Gaye m’était resté inconnu jusqu’à une séance de ciné en plein air au jardin de la Mathilde cet été. Surprise ! Le long du tram, un couloir vert ensauvagé semble si chouette qu’après le film, on décide de suivre la ligne à pied. Il est étroit, mais l’épaisseur et la diversité des essences laissent deviner une vie foisonnante… et de fait, des grillons stridulent… “Mais si certains décideurs marseillais n’ignorent pas l’importance de la végétalisation, pourquoi l’hypercentre est si bétonné ?”
J’étais émerveillée il y a vingt ans par de grandes fosses de terre jardinées autour des arbres à Berlin. Depuis peu, je sais que cette ville est l’unique en Europe à n’avoir pas perdu 75 % de sa population de moineaux en 25 ans. Pourquoi ? Parce qu’elle a conservé ses friches. À l’époque à Marseille, Dominique et Kamar Idir transformaient la sordide rue de l’Arc en jardin, sans rien demander à personne. D’autres habitants les suivaient bientôt alentour, faisant mentir ceux qui prétendaient que les quartiers populaires se foutaient de végétaliser. Comment prendre les choses en main quand les pouvoirs publics n’agissent pas… ou mal, comme dernièrement au parc de Bonneveine.

“Jardin punk”
Il semble que tout soit décousu en matière de végétalisation dans notre ville. En chemin pour un concert dans un jardin au Panier, je m’aperçois que devant l’Alcazar, le béton a été enlevé autour des platanes. Place Sadi-Carnot, les micocouliers sont entourés de caissons de terre plantés d’arbustes. Mais les tilleuls de la place du Refuge sont toujours bétonnés.
Pourtant, l’histoire du jardin qui jouxte la place est édifiante. Anne-Lise, une jardinière, tata à la retraite, raconte : “En 2007, un vieil immeuble que la mairie prévoyait de rénover s’est écroulé. C’est devenu une déchetterie à ciel ouvert. On a été 180 à créer un collectif avant 2015 pour s’opposer à la construction d’un immeuble par les promoteurs. En 2017, la mairie centrale nous a donné des sous pour en faire un jardin associatif. Ils ont nettoyé, fait venir de la terre d’Aubagne, nous ont donné des arbres… On en a planté d’autres : un néflier, un citronnier, un oranger. Aujourd’hui, on est une trentaine de membres actifs dans l’association des Jardiniers du Panier. Avec l’Addap 13, on accueille des jeunes exclus des collèges pour jardiner. Un prof de SVT du collège de la Major amène aussi des élèves de sixième planter, s’occuper du compost, arroser, désherber… La preuve qu’on sert à quelque chose : un des élèves a trouvé un stage en jardinage !”
Voilà qui fait écho à Frédéric Malher : “On protège ce qu’on aime et on aime ce qu’on connaît.” Je flâne dans le jardin et l’odeur de verveine m’enchante. J’aperçois un généreux grenadier. Des courgettes courent entre les tomates cerises. Une sauge voisine avec les courges et la vigne pousse à côté des figuiers… Ce jardin correspond assez à mon idée de “jardin punk”, bien que je n’aie pas (encore) lu le livre éponyme d’Éric Lenoir. Ils ont planté comme au petit bonheur la chance et les plantes se sont adaptées au climat du Panier…

Concert au jardin du Refuge. (Illustration Malika Moine)
Je contacte Julien Baret, écologue naturaliste, de ceux qui ont monté Germ pour œuvrer à la diversité en ville. Il confirme que là où il y a des coulées vertes, la faune “rampante” se porte mieux et insiste sur le rôle des friches, réservoirs de biodiversité. “Malheureusement, pendant le confinement, elles ont été découvertes et dénaturées. Parallèlement, les parcs sont un peu « enfrichés ». Il y a maintenant une lutte entre la densification urbaine, l’aménagement et la biodiversité. Mais il y a pas mal de choses à faire pour débitumer la ville et la végétaliser. À Paris, ils ont commencé à creuser des fosses entre les platanes… Plutôt que de « verdir », il faudrait « écologiser » l’espace, penser écosystème.”
Exiger des corridors de vivant
Élise Méouchy m’a mise en garde lorsque je lui ai parlé d’attaquer les trottoirs à la pioche : “Mèfi ! Il y a les réseaux, les canalisations qui courent sous les trottoirs…” Julien me donne une autre info d’importance : “Il faudrait une micro-expertise pour savoir quoi planter à chaque endroit. Le label « Végétal local » garantit que les semences, plans ou boutures viennent du sauvage. Ils ont une meilleure résistance pathogène. Pour les arbres, micocouliers et platanes sont bien adaptés à Marseille et les cavités dans les troncs permettent aux chouettes d’y nicher… Les tilleuls à grandes feuilles sont très butinés. Quand les trames vertes ne sont pas possibles, on peut installer des réservoirs, des corridors, des lignes entre les platanes. Ça permet aux papillons de circuler.”
Je nous imaginerais bien, nous, habitants et habitantes de Marseille, riches de conseils et de graines, en attendant d’avoir en open data les plans des réseaux de la Ville pour végétaliser plus sérieusement les rues, enlever le béton autour des arbres, y planter des arbustes méditerranéens et résistants, les laisser s’ensauvager, afin de faire des micro-jardins… À nous de faire pression sur nos élus pour exiger des corridors de vivant le long des trottoirs comme dans des rues du centre-ville de Lyon ou de Nîmes… On aura moins chaud l’été et on s’y baladera avec bonheur sans perturber la vie sauvage des friches…

Une rue fleurie de Lyon. (Illustration Malika Moine)
Certaines grandes villes comme Barcelone en ont fait une politique publique pour répondre aux véritables enjeux non seulement climatiques, mais du vivant. Car qui dit végétalisation, dit insectes, dit oiseaux et pollinisation, dit germinations… un cycle vertueux.
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