Du Maroc à Marseille, la coopération en fil conducteur

Chronique
Michel Samson et Michel Péraldi
5 Mar 2019 0

Alors qu'ils s'engagent dans la rédaction d'un deuxième tome de leur ouvrage référence "Gouverner Marseille", le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson partagent avec Marsactu des éléments de leurs recherches préparatoires. L'occasion d'une série de portraits écrits à quatre mains, qui remontent les trajectoires personnelles de celles et ceux qui s'engagent dans la vie de la cité. Cette semaine, ils retracent le parcours de Mathilde Chaboche, fraîchement engagée en politique via le collectif Mad Mars qui veut rassembler la gauche marseillaise.

Mathilde Chaboche est l’une des permanentes de Mad Mars, cet “OPNI” (objet politique non identifié) comme ils aiment à se dire, apparu dans le paysage politique marseillais en 2018. Ils ont pris une part active dans la contestation contre le PPP (partenariat public-privé) à propos des écoles marseillaises et très engagés dans la bataille qui a suivi pour aboutir à l’annulation en justice. Aujourd’hui ils tentent de remobiliser les fragments de la gauche explosée pour une liste commune. « Il faut que ça change, le but c’est le renouveau : gagner à gauche, parce qu’après tout ce qui s’est passé, on serait encore assez con pour faire réélire la droite avec trois gaudinistes dépoussiérés… »

Née à Paris en 1982, dans une famille de médecins, elle y a vécu jusqu’à la fin de ses études de sciences politiques. Master obtenu, elle part au Pérou, puis au Maroc où elle restera cinq ans. Son domaine, c’est la coopération internationale. À Rabat, elle rencontre Brice, son compagnon qui travaille à l’ambassade de France. La vie est douce à Rabat, le monde cosmopolite de l’action humanitaire vivant. Mais les contrats ont des durées limitées, il faut rentrer en France, à Paris bien sûr, où Mathilde Chaboche retrouve un poste équivalent à la mairie pour s’occuper de coopération internationale.

Son quotidien est fait de missions, de voyages. Brice, lui, finit par se lasser de la vie parisienne et du retour dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères. Pourquoi ne pas changer de vie ? Brice veut tenter une bifurcation professionnelle vers l’ostéopathie, Mathilde est un peu fatiguée des voyages, aimerait se sentir davantage utile là où elle vit. Elle n’a rien contre une nouvelle «expatriation» à plus courte distance celle-là, un enfant s’annonce.

« Ce que je connaissais de Marseille me faisait penser à Tanger, au Maroc, quelque chose qui m’attirait ». Il est clair aussi que la pression foncière parisienne rend impossible une vie presque sans salaire. Brice est né à Aix, y a gardé de la famille et des amis. Le couple débarque donc à Marseille en 2012 avec le sentiment de vivre une aventure, de s’engager dans une vie nouvelle. Prudemment, Mathilde garde encore pour six mois son boulot à la Ville de Paris pendant que Brice entame cinq ans de formation à l’ostéopathie.

“Cette ville permet d’inventer sa vie”

Premier étonnement, ils ne sont pas les seuls à s’être lancés ainsi dans une “bifurcation” et avoir choisi Marseille pour le faire. “On rencontrait des gens comme nous, les premiers amis que l’on se fait sont des doctorants à rallonge, des artistes. Cette ville permet d’inventer sa vie quand on a un capital culturel mais des revenus précaires”. Les “navettes” en TGV s’avèrent vite fastidieuses, surtout enceinte. Par ses réseaux parisiens, Mathilde prend des contacts pour un boulot à Marseille : “J’ai vu pas mal d’élus qui m’ont fait beaucoup rire, mais avec qui je me suis dit que ce serait impossible de bosser. Je vois aussi des techniciens qui me disent : ne viens pas travailler ici, tu vas te pendre !”

Finalement, la chance se présente sous la forme d’un remplacement qui va se transformer en poste. Mathilde intègre Centrale Marseille, école d’ingénieurs située à Château- Gombert, pour y participer à une expérience singulière. L’école met en place un programme de tutorat à destination des adolescents des quartiers défavorisés, les « cordées de la réussite ». D’abord expérimental, le tutorat qui mobilise les élèves ingénieurs pour encadrer des enfants des collèges et lycées, s’étend progressivement à davantage d’établissements, s’élargit à des formations à destination de “décrochés”, associe des entreprises partenaires. Avec quasiment aucun soutien municipal mais des financements européens, nationaux et locaux (région et département). Mathilde gère avec enthousiasme “tout le bazar”.

D’abord installé à la Plaine en location, le couple trouve à acheter au Chapitre, non loin du cabinet que Brice peut ouvrir, ses études terminées. Marseille est une ville où l’on trouve encore à se loger dans un trois-pièces au centre-ville pour 700-800 euros de crédit ou de loyer. L’engagement politique est très récent mais vient de loin. “J’ai toujours pensé qu’il fallait faire sa part, et je n’ai jamais été méfiante envers les institutions politiques. Il faut des bons élus et il faut les aider à être bons”. Mathilde pense qu’elle a muri, perdu l’intransigeance de sa jeunesse étudiante. Au boulot elle croise Olivia Fortin qui vient de créer le collectif “Mad Mars”, elle s’y engage après le désastre de la rue d’Aubagne.

“On ne peut pas laisser des gens mourir ainsi, conforter le mauvais traitement général dont cette ville souffre. Ma gamine s’est ramassée en trottinette dans un des multiples trous de la chaussée. Rue Chape, on se bat contre les voitures, il y a des écoles, des lieux de loisirs et même pas un trottoir pour les piétons !”. Mad Mars, sur le modèle de la plateforme « Decidim » de Barcelone, veut inciter les représentants « progressistes », à présenter une liste unie aux prochaines municipales en rassemblant au plus large des rescapés du grand désastre – celui de la gauche institutionnelle – et la myriade de collectifs qui sont en train de réveiller les luttes urbaines dans la ville. “Ni les héritiers ni les extrêmes”, disent les membres de ce collectif assez atypique dans le paysage politique, surtout parce qu’ils mobilisent au service de leur cause les méthode de la « com », à coups de messages positifs (“soyons fous, faisons de la politique”) et de flyers, pour renouveler une “offre politique peu attrayante”.

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