Des rues et des villes

Chronique
Joël Gombin
14 mai 2016 15

Chaque mois, Joël Gombin mouline des données et les habille d’une représentation graphique (carte, diagramme, etc.) pour analyser notre territoire et ses enjeux. Ce week-end, point de carte mais des statistiques toujours et un graphique autour des noms de rue dans le département.

Slate a récemment publié une excellente série d’articles sur les noms de rues françaises. On pouvait notamment y apprendre que Frédéric Mistral est le champion sans conteste des noms de rues au païs.

Évidemment, ça donne envie d’en savoir plus. Et aussi de s’interroger sur les pratiques de nomination des rues par les communes : au-delà des noms les plus répandus, peut-on observer des régularités dans la manière dont les mairies nomment leurs voies ? Certains noms sont-ils plus souvent associés à d’autres ? À l’inverse, peut-on identifier certaines dénominations qu’on ne retrouve que très rarement associées à d’autres ?

Don Camillo et Peppone au village ?

Limitons-nous ici aux Bouches-du-Rhône. Observons pour commencer que si Mistral règne bien en maître, avec 69 des 134 communes du département qui comportent au moins une voie à son nom, un certain nombre de références plus ou moins politiques sont également assez largement partagées. Soixante communes du département ont au moins une voie dédiée à la République, qui l’emporte ainsi sur l’Église (50 communes). Mais vingt-et-une communes seulement ont à la fois une voie dédiée à la République et une autre consacrée à l’Église… Les traces du combat ancestral entre l’Église et l’État ? Le monde catholique bénéficie toutefois d’autres appellations : 29 fois Saint-Pierre, 25 Saint-Jean, 24 Saint-Roch, 23 voies évoquant une “chapelle”, 21 Notre-Dame, 20 Joseph… Mais les partisans de la République peuvent également compter sur le renfort de Jean Jaurès (49 communes lui consacrent au moins une voie), de Jean Moulin (46), des Écoles (45) ou encore de Victor Hugo (44).

D’autres rues préfèrent à l’inverse évoquer une neutralité toute bucolique, loin des querelles politiques. Ainsi, juste après Frédéric Mistral et la République, les noms de rues revenant le plus souvent sont les oliviers (58 communes), les genêts (57) et les pins (51). On trouve immédiatement derrière Alphonse Daudet (50 communes). Ça sent bon la farigoulette… et on trouve dans bon nombre de communes plusieurs, voire toutes ces appellations provençalistes. Même les cigales (41 communes) sont plus souvent évoquées que la Libération (40).

 "Top 20 des noms de voie, par nombre de communes ayant au moins une voie à ce nom dans les Bouches-du-Rhône. Source : Base adresse nationale (http://openstreetmap.fr/ban)/OpenStreetMap et ses contributeurs. Calculs : Joël Gombin pour Marsactu".
Top 20 des noms de voie, par nombre de communes ayant au moins une voie à ce nom dans les Bouches-du-Rhône. Source : Base adresse nationale (http://openstreetmap.fr/ban)/OpenStreetMap et ses contributeurs. Calculs : Joël Gombin pour Marsactu

Différents styles odonymiques

On constate en fait qu’il existe différents styles liés aux appellations des rues (ce que de plus savants que moi appellent l’odonymie). Ainsi, les “pins” ne cohabitent jamais avec le compositeur Camille Saint-Saëns. Le chimiste Lavoisier, tout comme le révolutionnaire Danton, ne voisinent jamais avec l’Église. L’écrivain et aviateur Saint-Exupéry n’est jamais honoré dans les mêmes communes que celles où la lavande est mise en exergue. Les références régionalistes cohabitent peu avec des références plus nationales, marquant ainsi deux styles opposées de dénomination.

De la même manière, l’observation des conccurrences permet d’affiner ces styles odonymiques. Le style le plus affirmé semble être celui faisant appel à des références toponymiques locales et anciennes : les “grands vergers”, les “escaliers”, le “grand pré”, “lauron”, “lorette”, ou encore à des localités voisines.

Le provençalisme est cohérent également : chaque fois qu’il est fait référence à une draille (chemin de transhumance en occitan/provençal), ou encore à la farandole, les amandiers, les cigales et Frédéric Mistral sont également mis à l’honneur. Théodore Aubanel, poète provençal, ou les Félibres, ne vont presque jamais sans Mistral.

On pourrait ainsi presque deviner la couleur politique qui a dominé l’histoire d’une municipalité au nom de ses rues. Toutes les villes qui ont dédié une rue à l’écrivain communiste Henri Barbusse en ont également une consacrée à la République. Idem pour les communes honorant le leader socialiste révolutionnaire Jules Guesde. Lorsqu’il y a une rue Pierre et Marie-Curie (là, je ne vous ferai pas l’insulte de mettre un lien wikipedia…), il y en a une pour Jean Moulin. Denfert-Rochereau, le héros de la guerre de 1870, est toujours associé à la Liberté et à la République.

La matière constituée par les noms de voies est extrêmement riche. Cette richesse même constitue la principale difficulté à son exploration. On y reviendra sans doute ici même : les noms de rues déterminent notre imaginaire quotidien et collectif, sans parfois que nous sachions exactement à quoi il renvoie. Aujourd’hui, il devient – relativement – facile de se le réapproprier…

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commentaires
Joël Gombin
Politiste, il mange des données au petit-déjeuner. R est son oxygène, le CSV remplit son CV. Sinon, il aime bien contempler le Frioul depuis son balcon.


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  1. Electeur du 8e

    Une remarque en passant. Quelle que soit leur couleur politique historiquement dominante, toutes les communes ont un point commun : lorsqu’elles honorent des grands hommes, c’est bien d’hommes qu’il s’agit. La proportion de rues dédiées à une femme est microscopique.

    On le voit dans l’article : nulle femme citée, à l’exception de Marie Curie – prudemment associée à son époux, et en deuxième position en dépit de l’ordre alphabétique…

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    • Laurent MALFETTES

      Le 8e sauve l’honneur avec un lycée Germaine Poinso-Chapuis mais curieusement, aucune rue au nom de cette Marseillaise d’exception dans la ville, Jeanne d’Arc et Sainte-Cécile s’arrogeant le gros du quota féminin, le boulevardvdes Dames soudant les comptes…

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    • Laurent MALFETTES

      Le 8e sauve l’honneur avec un lycée Germaine Poinso-Chapuis mais curieusement, aucune rue au nom de cette Marseillaise d’exception dans la ville, Jeanne d’Arc et Sainte-Cécile s’arrogeant le gros du quota féminin, le boulevard des Dames soldant les comptes…

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    • JL41

      A Clémentine Vaysse. J’avais fait ce calcul pour voir si une municipalité de gauche, communiste même depuis sa création à la Libération, pouvait avoir eu une politique différente.
      D’un côté on met des quotas pour avoir au moins dans la représentation nationale une réelle mixité, de l’autre, où l’on ne s’interroge sans doute pas sur les pratiques en usage, comme l’affectation aux rues des noms de nos personnages exemplaires, le boomerang nous revient en pleine figure. Ce sont les hommes qui choisissent et la misogynie de ces élus est étonnante. Pire, il y a quand même plus de 2 % de femmes parmi les élus municipaux. Faut-il croire qu’une femme pour réussir en tant qu’élue doit se conformer aux stéréotypes de nos mâles dominants ?

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  2. Regarder2016

    Pour qu’une telle démarche soit intéressante, il convient de la relier aux phases d’extension des villes et villages. C’est à dire d’intégrer la donnée historique urbaine. Les appellations cités sont datées ( il est rare que l’on débaptise une rue). Il faut voir si dans un lotissement contemporain on rencontre une rue  » Frederic Mistral » par exemple ? Barbusse, Guesde sont des « époques  » si l’on peut dire.
    Un inventaire sans données sociéto-historiques a un intérêt qui s’en trouve bien réduit.

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    • JL41

      Bonjour Leon48. Je connaissais Port-de-Bouc comme une ville où dans le centre en tout cas, on avait casé tout le panthéon de l’Union Soviétique, jusqu’aux héros de la conquête spatiale, comme Youri Gagarine. En y repassant récemment j’ai constaté qu’en réalité ce n’était pas tout à fait le cas. Les salles communales ont toujours un nom très marqué, comme Elsa Triolet, une femme donc, effectivement remarquable, mais les femmes ne sont que 2,2 % à bénéficier de cette reconnaissance « urbaine » à Port-de-Bouc, 2,9 % à Aix. Certaines rues de Port-de-Bouc auraient-elles été débaptisées ? Sauriez-vous si ce révisionnisme a frappé ?

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    • Joël Gombin

      La remarque est juste. Malheureusement on ne dispose pas de la date à laquelle un nom a été attribué. Mais il est assez clair que les noms les plus « bucoliques » concernent souvent des zones récemment urbanisées, qui remplacent d’anciennes zones agricoles ou en tout cas non artificialisées.

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  3. JL41

    Le sujet avec déjà été effleuré à propos du peu de femmes ayant bénéficié d’un nom de rue : http://marsactu.fr/bref/29-des-rues-aixoises-portent-le-nom-dune-femme/#comment-36001
    Il n’y en a aucune dans le top 20 des Bouches-du-Rhône que vous donnez. Jeanne d’Arc ou Marie Curie doivent être plus loin dans le panthéon. Même pas une rue Gabrielle Russier à Marseille : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gabrielle_Russier
    Les antinomies que vous faites ressortir dans les différents styles odonymiques sont intéressantes de l’esprit d’une ville, au moins à une époque (voir le commentaire de Leon48). Mais dans l’ensemble cette odonymie fait surtout ressortir le caractère très conservateur, parfois daté (époque de l’Illustration et de notre croyance au progrès) et toujours sexiste dans les héros que ces noms (en général donnés par les hommes) de rues célèbrent.

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    • Filomen

      Les héros sont les grands pourvoyeurs de noms de rue, c’est juste. Peut être simplement les femmes sont-elles moins intéressées que les hommes par l’héroïsme. Laisser une trace est certainement moins leur truc… devenir une rue encore moins! Il serait intéressant de regarder à partir de quand, la fabrique des héros a démarré, et que les rues se sont appelées division Leclerc ou maréchal Foch plutôt que rue des remparts, rue du four ou place du Temple?

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  4. Titi du 1-3

    n’y a -t’ il que marignane a être salie par une avenue général salan ?

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    • JL41

      Ce qui pose clairement la question : une ville appartient-elle à son maire ou à sa population ? Tout au plus le maire pourrait-il ajouter une certaine retenue républicaine.

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    • Joël Gombin

      Il y en a une également à Marignane.

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  5. Michéa

    Daudet = « farigoulette » ? J’invite Joël Gombin à lire « LA DOULOU » …

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    • Joël Gombin

      Je ne connaissais pas ce texte mais je le lirai !

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