Clémentine Vaysse vous présente
Contrechamp

Berre, ex-capitale de la tomate d’hiver

Chronique
Clémentine Vaysse
11 Août 2018 0

Nous l'appelions Madame la présidente. Pendant 4 ans, Clémentine Vaysse était une des pièces maîtresses de Marsactu. Première présidente de l'entreprise, elle a choisi en 2017 de prendre la clef des champs pour tenter l'aventure de la reconversion agricole. Le temps d'une série d'été, elle revient à ses premières amours et raconte les joies et déboires de la découverte d'un nouveau monde. Après les fraises, les tomates.

(Image Clémentine Vaysse)

Vitres cassées

Avec sa raffinerie, Berre a connu un temps l’apogée de l’or noir, puis son déclin. Mais la commune du bord de l’étang a également bénéficié de l’essor de “l’or rouge”, la tomate. Dans les années 90, la commune se targuait même d’être le premier producteur de tomates hors-sol, produites toute l’année pour les supermarchés. Vous savez, cette tomate insipide que l’on peut garder trois semaines dans son frigo sans qu’elle ne s’abîme. J’ai découvert cela en allant un jour chercher des plants de légumes dans une pépinière dans ce coin là. Le premier atout de Berre était bien évidemment sa position géographique, proche des autoroutes permettant de rejoindre les plateformes logistiques. Le second, le climat, plus doux que dans le Vaucluse voisin. Le troisième, le fioul, utilisé pour chauffer les gigantesques serres en verre qui protégeaient les cultures. Aujourd’hui, une grande partie des équipements sont désertés, la tomate de Berre ne rapporte plus autant qu’avant.

“La ville abrite 300 hectares d’une agriculture ultramoderne qui produit chaque année 40 000 tonnes de tomates hors sol, soit 25% de la production française sous serre”, vante encore la commune sur son site internet. Mais un bref tour du quartier des Baïsses, où se concentraient les exploitations de tomates, permet de prendre la mesure de ce qui fut, et n’est plus. À titre de comparaison, la seule région d’Almeria en Espagne affiche 40 000 hectares de serre. Alors, à Berre, il y a plus de vitres cassées que de plants de tomates. Certains ont bien essayé de transformer leur exploitation pour faire de la fraise hors-sol (lire la chronique de la semaine dernière), mais reste que la tomate de supermarché “produite en France” en mars est devenue quasi marginale au profit de sa collègue espagnole.

Pollution aux nitrates

Si vous voulez avoir une idée de la manière dont sont produites les tomates hors-sol en France, voici une petite vidéo de promotion de l’association nationale “Tomates et concombres de France” où Jamy Gourmaud – de “C’est pas sorcier” vous explique que la culture sous serre n’est pas le mal absolu. Les serres que l’on peut y voir sont ultramodernes avec des systèmes de ventilation automatique et d’ombrage et de récupération de l’eau d’arrosage. Celles de Berre, plus anciennes, n’étaient pas dotées de système de collecte de l’eau. Cette dernière peut être polluée par les engrais de synthèse utilisés dans la culture hors-sol (puisque les plantes poussent dans de la fibre de coco) que les plantes n’ont pas absorbées. Ou si l’agriculteur a la main trop lourde. Or ces dispositifs de collecte sont devenus obligatoires lorsque la commune a été classée “zone vulnérable aux nitrates” par l’Etat. Pour faire simple, les engrais rejetés dans l’eau polluent les cours d’eau et participent notamment à l’eutrophisation de l’étang de Berre. “Les analyses effectuées lors de la campagne de surveillance 2009-2010 mettaient toujours en évidence des teneurs localisées [en nitrate] plus de deux fois supérieures aux normes et jusqu’à 130 milligrammes par litre, déplore une plaquette de sensibilisation de la DDTM de 2017. En plus des nitrates, de nombreuses substances actives de produits phytosanitaires ont été mises en évidence”. Depuis, les taux n’ont pas baissé. Chaque exploitation est donc théoriquement tenue de mettre en place des mesures de ses rejets et des moyens de les limiter.  

Les serres de Berre vues du ciel (source Google Earth)

Tomates à 1 euro le kilo en hiver

Oui mais la tomate de Berre a un autre problème : elle a désormais de la concurrence et les prix, même en hiver, ont chuté. L’Espagne s’est lancée depuis dans la culture de tomate d’hiver. Les serres d’Almeria en sont le symbole, des équipements de fortune, couverts de bache plastique, bien loin des serres en verre hi-tech, au milieu du désert. Les plants sont arrosés grâce à des forages qui puisent toujours plus profond. Les ouvriers payés au lance-pierre, venant souvent d’Amérique du Sud. Pour l’anecdote, une “société d’intérim” espagnole, originaire de Murcia dans le sud du pays, a été poursuivie en 2016 car elle fournissait à des exploitations des Bouches-du-Rhône et d’autres départements voisins des travailleurs détachés venus de l’autre côté du globe. L’industrie agroalimentaire mondialisée n’en est pas à un paradoxe près.

Image Clémentine Vaysse

Car sous ses airs fragiles, la tomate est délocalisable et importable à souhait, presque autant que la banane ou l’avocat. Variété ultra résistante (et donc très dure) afin de ne pas s’écraser lors du transport, elle est récoltée encore verte, ce qui lui permet de tenir presqu’autant qu’un ananas. Elle mûrit pendant le trajet et même dans les halls des marchés de gros. Nos ancêtres rentraient d’ailleurs à la cave les dernières tomates, encore vertes, à l’approche du gel et les laissaient “mûrir” ou plutôt rougir dans l’obscurité. Elles ont alors la couleur mais pas le goût ! Même la Chine s’est mise à la culture de la tomate, comme l’a montré dans un documentaire et un livre le journaliste Jean-Baptiste Mallet intitulé L’empire de l’or rouge. Des industriels de la sauce tomate italiens ont délocalisé leur usine de sauce tomate là-bas, amenant les Chinois à se lancer sur ce nouveau marché et aux agro-industriels du monde entier des concentrés ensuite reconditionnés et étiquetés “local”. Quant aux serres de Berre, elles se cherchent encore une nouvelle utilité mais le temps joue contre elles…

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