Michel Samson vous présente
Chronique du Palais

Argot, jargons et styles

Chronique
le 22 Mar 2016
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Depuis des mois, Michel Samson se rend tous les jours au Palais. L’ancien correspondant du Monde, journaliste et écrivain, y enquête sur la justice au quotidien, sur ses réalités multiples et les images qu’elle renvoie. Cette enquête nourrit un ouvrage en cours d’écriture qui traite justement de la justice à Marseille, de la manière dont elle est rendue, vécue, au quotidien. Dans la perspective de cette écriture au long cours sur les rouages de la justice pénale, Michel Samson nous propose une chronique hebdomadaire. Il y parlera des vies qu’on croise à la barre, des mots qu’on y entend. Cette semaine, c’est justement les langues du Palais qui retiennent son intention.

 

“Bande d’enculés, fils de pute, allez niquer vos mères”, vient de lire la présidente du tribunal d’une voix posée mais audible jusqu’au fond de la salle. Se tournant vers l’accusé, elle lui redemande, yeux noirs plantés dans les siens : “Alors vous avez dit ‘Bande d’enculés, fils de putes’… ?”. “Je ne me souviens plus, madame le juge”, répond l’accusé. Avant de lancer cette formule répétitive qui sonne presque comme un poème naïf : “Je buvais avec… et je me suis retrouvé seul, à boire, boire, boire, boire, boire…”. La procureure use d’un langage plus châtié mais plus obscur : elle évoque “l’amnésie éthylique” qui a fait dire à l’accusé : “Je me rappelle de rien, j’avais trop bu, de rien du tout”.

Au tribunal de Marseille –plus que dans d’autres ?- on entend parfois des langues étrangères mais aussi différentes manières de parler le français. Lors de cette même audience du lundi 14 mars, un détenu accusé de vente de cannabis et de cocaïne s’explique avec un fort accent des cités, cette espèce d’accent marseillais lourdement teinté d’arabe d’Afrique du Nord. A propos d’un téléphone portable que les policiers écrivent avoir retrouvé sur lui, il affirme : “Ils me l’ont mis dans la fouille ce téléphone, madame”. Vient la plaidoirie de Me Hini et un étonnant contraste de langage. Il commence d’une belle voix d’orateur : “Je répugne à soutenir l’insoutenable”, avant de plaider la relaxe dans ce français qu’il manie avec grâce : “Le dossier est, pardonnez-moi cette expression venue du vulgaire, bancal”… Dans l’affaire des “enculés”, Me Floiras, avec son léger accent marseillais, entame ainsi sa plaidoirie : “Il dit p’tet beeen qu’oui, p’tet beeen qu’non, moi j’vous dis p’tet bencoui !”. Et il conclut : “Je vais peut-être, Mesdames et Monsieur du tribunal, être très outrecuidant envers votre tribunal, mais je vais vous demander de lui proposer ces nouveaux médicaments anti-alcool à l’essai…”

Pour comprendre ce que les uns et les autres disent, et ce que ces paroles révèlent de mondes si éloignés, celui des juges et celui des délinquants, l’oreille doit être aux aguets et la traduction intérieure simultanée utile.

Les interprètes sont requis quand les mis en examen ne parlent pas, ou presque pas, la langue ordinaire du tribunal. Officiellement enregistrés par la cour d’appel d’Aix, ces hommes et femmes sont assermentés et normalement payés 42 euros de l’heure. Ils font d’ailleurs partie des salariés mal déclarés du ministère de la Justice. Leur présence est requise, à tous moments de la journée ou de la nuit, lors de la rencontre du mis en examen avec la police judiciaire, avec le procureur de permanence ou avec le juge d’instruction. En décembre dernier, accusé de “vol à la roulotte” en compagnie d’un Mongol et d’un Russe, un jeune homme ne pouvait être entendu lors de sa comparution car il était… Nord-Coréen. Le tribunal décidait d’essayer de le faire comparaître le jour-même, car, mystère des audiences, il était venu spécialement de Rouen pour son procès. Pendant que se déroulaient les premières comparutions, une interprète de russe était finalement trouvée et convoquée par le tribunal : ce petit Coréen semblant timide parlait russe. Mais ce n’est pas seulement les différences de langues colmatées par la traduction qui fit sentir que ce jeune mis en examen comprenait mal ce qu’il faisait là.

Bien sûr, dans notre sud de France, ce sont les différents idiomes arabes qui sont le plus souvent en cause et les interprètes de ces langues qu’on entend couramment aux audiences publiques. La question qui saute aux yeux – aux oreilles plutôt – est celle de la difficile traduction complète des débats dans ces enceintes judiciaires qui ont, c’est leur fonction, un goût immodéré pour les détails : on ne doit condamner que lorsqu’on connait très exactement ce qui s’est passé. L’interprète traduit à peu près complètement les questions du président au prévenu. Il essaie ensuite de traduire ses réponses. Mais la traduction diminue d’intensité, voire disparait à peu près, lors du réquisitoire et pendant la plaidoirie de l’avocat souvent commis d’office lors des comparutions immédiates, les audiences les plus rapides du TGI.

Il y a des moments où la traduction d’un idiome français à un autre, mieux compréhensible par l’accusé, parait aussi importante que la traduction d’une langue étrangère. Je suivais récemment une audience de comparution immédiate à Bobigny puisque, sociologiquement, Marseille ressemble plus au département de la Seine-Saint-Denis qu’à n’importe quelle autre ville de France. Quand un avocat de la défense demanda à une victime, un homme d’origine turque bavard, confus et probablement un peu affabulateur, si le Memet qu’il accusait de l’avoir frappé était “en état d’imprégnation alcoolique”, la présidente vit bien que la victime ne comprenait pas de quoi il s’agissait. Elle traduisit alors : “Est-ce qu’il était bourré, Memet ?”. Il comprit et répondit d’un mot simple et quasiment universel : “Oui”.

 

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