Christine Breton : « Marseille n’est plus une ville-monde »

Interview
Michel Samson
14 juin 2017 2

Michel Samson, journaliste et auteur de nombreuses publications sur Marseille, poursuit sa collaboration avec Marsactu en proposant une série d'entretiens avec des intellectuels sur le contexte politique local. Il discute ici avec Christine Breton, historienne, avec qui il plonge dans les couches superposées et enchevêtrées de l'histoire de la ville.

Christine Breton est une insatiable bavarde, elle en a le droit : elle sait à peu près tout de cette ville d’avant sa fondation à la formation de l’équipe Vigouroux sans oublier les importants voyageurs de passage. Docteur en histoire, elle a été conservateur du patrimoine chargée en 1995 « d’accompagner la mutation urbaine dans les 15 et 16arrondissements de Marseille » en appliquant les principes européens de « patrimoine intégré« . Une politique culturelle commencée dès 1987 sous la direction de Dominique Wallon qui vint à Marseille à l’époque de Robert Vigouroux. Mais cette experte de l’histoire revisitée a écrit neuf récits d’hospitalité qui renversent magnifiquement celle des quartiers Nord de la ville et révèlent une autre humanité. Elle a co-écrit cette année Mais de quoi ont-ils eu si peur ? avec le philosophe et photographe Sylvain Maestraggi qui raconte le séjour à Marseille de Walter Benjamin, Ernst Bloch et Siegfried Kracauer, ces trois intellectuels allemands qui découvrent ici une ville-monde, celle qui annonce des transformations des villes et de l’image qu’on s’en représente.

Christine Breton, lors de son passage sur le plateau de Marsactu.

Travailler sur la longue durée permet souvent de comprendre mieux le présent –et/ou d’ouvrir un débat à son propos. On l’a vu avec l’histoire du mouvement ouvrier au XXème siècle et les récents changements politiques. En quoi les découvertes archéologiques pourraient-elles être utiles sur ce terrain ?

Elles permettent aussi de revisiter l’histoire, d’en sentir le poids, de comprendre mieux les légendes des villes, l’oralité qui les constitue aussi. Revisiter l’histoire c’est par exemple comprendre qu’elle n’a pas « commencé » avec le Livre, je parle de la Bible ou d’Homère. Les Celtes étaient là avant la colonie grecque. L’oppidum à Verduron (au-dessus de la cité de la Castellane, 16e arrondissement) surplombaient les… Phocéens. Sans tradition écrite, les Celtes sont oubliés alors qu’on sait maintenant qu’ils étaient présents en Sardaigne et sur les côtes africaines. Mais la tradition, la fiction historique est tellement marquée par l’écriture que tout ce qui n’est pas écrit paraît moins important. Ou est oublié…

Cela ne change pas notre vision du monde actuel…

Hé bien, oui ça inverse notre imaginaire ! Autre exemple, la grotte Cosquer a une grande importance sur ce plan…

La grotte Cosquer… ?

Oui, on sait désormais que le littoral lui-même peut changer : on allait à pied dans cette grotte qui n’est accessible aujourd’hui que par un couloir sous-marin. Et ce n’est pas une connaissance partagée entre deux ou trois archéologues : elle est largement connue. Et en cette période où on parle de changement climatique c’est très important de relativiser et voir bouger le niveau de la mer à l’échelle du temps humain.

Plusieurs fois durant la campagne présidentielle, et encore un peu lors de cette législative, il est dit que Marseille était une ville-monde ; en particulier dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon lors de son meeting sur le Vieux Port mais je l’ai aussi entendu dans celle de Macron lors de son meeting du Parc Chanot. Pourtant le port de Marseille n’est plus le grand port de Méditerranée et Marseille n’est plus du tout une ville d’immigration…

Bien sûr Marseille aujourd’hui n’est plus une ville-monde. Elle l’était au début du XXème siècle quand des Italiens passaient par son port pour aller s’installer en Argentine ou à New York. Où quand ce port colonial importait des matières premières pour être transformées ici ou exportait des tuiles dans l’empire français. Aux quatre coins du monde. Quand les philosophes et feuilletonistes allemands Walter Benjamin, Ernst Bloch et Siegfried Kracauer voyaient la ville-monde, ils voyaient aussi la modernité-monde dans la Marseille de 1926 qu’ils ont visitée. À l’époque d’ailleurs où le Jamaïcain Claude McKay écrivait Banjo et le jazz arrivait dans « la fosse » c’est-à-dire le Panier détruit en 1943. Walter Benjamin avait pour principe de toujours prendre le tramway jusqu’à son terminus. Il a donc découvert ce qu’on appelle « les quartiers Nord » quand des touristes –en particulier aujourd’hui… !- les ignorent absolument. Il raconte la rue de Lyon et nous en devinons son activité par exemple au niveau du Cap Janet (au pied du boulevard Bernabo, 16e) quand sur le même bassin, des tapis roulants pour du blé venu de la mer noire croisent grues, tapis et stock de canne à sucre récoltée aux Antilles pour la raffinerie de Saint-Louis dans la poussière des troupeaux de moutons arrivant d’Afrique et de la poudre blanche des silos d’alumine de la plus grande usine du monde à Saint-Louis en 1914, détenue par du capital suisse-allemand. De cette mondialisation restent des traces lisibles et une activité flottante fabriquant du presque vrai.

De cette histoire restent des traces souvent oubliées, ou seulement légendaires en particulier dans les films, les livres ou les discours des acteurs politiques. Mais rien de vivant, comme si tout le monde en avait perdu l’usage et en particulier dans le centre-ville tellement transformé, autour de l’emprise du centre Bourse qui fut longtemps vide avant de renaître avec des tours et un centre commercial qui en a fait disparaître les vestiges.

Il y a d’abord les pierres du port antique qu’on peut visiter. Mais imaginez que des vivants habitent aujourd’hui ce trop-plein public, ce plein de mensonge touristique, d’abandons de projets urbains successifs, de communication et d’archéologie. Habiter c’est plonger tête première dans la vie quotidienne. Mais les vivants peuvent réanimer la mémoire des anciens vivants : ce lieu longtemps vide fut le quartier populaire de la révolution de 1848, densément peuplé et actif, limité par un rempart d’angle, Belsunce et la Canebière jusqu’en 1666. Ces vivants gisent entre les pilotis des trois tours Labourdette, habitées depuis 1962. Tous les jours on descend sa poubelle sur les traces du rempart, on s’énerve contre les incohérences de gestion et on peut aussi découvrir la joie de redécouvrir, justement, les habitants qui étaient là avant nous.

Nous, c’est-à-dire les Labourdettes, habitants associés qui avons inventé une invraisemblable forme urbaine, que nous avons nommée le Grand-Vide. Et qui raconte les 110 années de démolition et de laisser-faire. C’est inventer une forme urbaine joyeuse, une sorte d’inversion du construit, une forme urbaine située dans la stratigraphie la plus longue et la plus sur-exploitée de la ville. C’est réjouissant…

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commentaires
Michel Samson
Journaliste, écrivain et documentariste. Ancien correspondant du Monde, il est auteur d'ouvrages de références dont le dernier, "Marseille en procès" (La Découverte & Wildprojet) vient de paraître. Il cosigne avec le cinéaste Jean-Louis Comolli, Marseille contre Marseille, une série documentaire qui couvre 25 ans de vie politique locale.


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  1. michel Peraldi michel Peraldi

    Je vais arrêter de dire que ces entretiens sont formidables, on va me soupçonner de partialité alors que je ne connais qu’à peine ( Sans son ?) les protagonistes…. Mais je vais continuer de le penser…
    Celui-là encore plus, qui révèle la pensée et les propos de quelqu’un dont on ne connaît pas assez les analyses et le regard très tendre et lucide à la fois qu’elle porte sur la ville, et qui dénote dans le concert général de clichés sur Marseille .
    Car il existe aujourd’hui une version affadie, ambivalente même de ce cosmopolitisme, réenchanté pour convenir aux consommations culturelles des nouvelles néo bourgeoisies… Un regard qui persiste à ne voir que des singularités ethniques figées et folklorisées dans la grammaire des différences, y compris lorsqu’elles évitent alors de voir que ce sont d’abord des cultures populaires, et un cosmopolitisme qui oublie aussi que la plupart des étrangers qui ont enchanté cette ville, ont été des bannis, des marginaux, voir des parias… je crois que Christine Breton le rappelle utilement ici.
    Me reviens à ce propos les vers de cette chanson, pas inoubliable cependant, mais métaphoriquement intéressante : « Marseille, tais-toi Marseille,  »
    Je n’entends plus claquer les voiles dans le port…. »
    Car en effet, si Marseille a été mondiale, cosmopolite et a tutoyé le monde à quelques moments de son histoire ( il serait d’ailleurs intéressant que les historiens fassent la liste et la description de ces moments, depuis les grands commerçants levantins, grecs, suisses, allemands du XVIIème siècle voir les travaux de W. Kayser sur le sujet, bien sûr la période dont parle ic Christine Breton), ces moments cosmopolites sont à mon sens de brèves épiphanies dans l’histoire d’une ville toujours tiraillée entre le localisme rentier de ses élites politiques et le mépris voir la stigmatisation dont elle fait l’objet au niveau d’élites économiques nationales. Du coup oui, les épiphanies cosmopolites ont été bien mieux décrites et vécues même par des « étrangers » ( Benjamin, Mac Kay, sans oublier Anna Seghers et le formidable quoique méconnu Malaquais) comme expérience littéraire que comme expérience urbaine… D’où sans doute le fait que Marseille est une ville plus détruite que construite, ou tout se passe comme si ce qu’elle peut produire de rêve et de culture était un peu trop grande pour être habité par ceux qui en sont les « légitimes propriétaires »….
    Merci en tous cas, à la prochaine !

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    • darkvador darkvador

      Une question toute personnelle pour Michel Péraldi : êtes vous natif d’Endoume Samatan? J’avais un ami d’enfance qui s’appelait comme ça 🙂

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