Ce musée colonial que personne ne visitera pendant les journées du patrimoine

Reportage
le 21 Sep 2019
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Léguée à la faculté des sciences en 1916, la collection du docteur Édouard Heckel est tombée en désuétude à la décolonisation. Depuis dix ans, quelques universitaires tentent de redonner ses lettres de noblesse à ce patrimoine que certains estiment "poussiéreux" et "inutile".

On pourrait le surnommer le « musée caché ». Pour le dénicher, il faut, derrière la gare Saint-Charles, passer les grilles de l’université Aix-Marseille, atteindre la faculté des sciences, grimper au premier étage, emprunter un long couloir et guetter une pancarte plastifiée sur laquelle on peut lire « musée colonial ». Derrière une porte grise, on découvre avec curiosité un pan de l’histoire de Marseille et des colonies.

Dans des armoires en bois d’époque, des dizaines de pots en verre renferment épices, céréales, légumineuses, et fibres végétales. Avec le temps, les étiquettes rédigées à l’encre ont jauni. Sur un mur, des dizaines de casiers protègent 12 000 planches d’herbiers dont certaines sont exceptionnelles. « Quand je suis arrivé, il y avait des cartons entassés dans les armoires, et un siècle de poussière sur les pots », se souvient Bruno Vila. Maître de conférence en écologie végétale et biodiversité et membre du laboratoire de recherche LPED (laboratoire population, environnement et développement), l’enseignant-chercheur tente depuis des années de redonner vie et de protéger des collections considérées comme « poussiéreuses » et « inutiles » pour certains.

Ces échantillons et leur odeur entêtante racontent d’abord l’ambition d’un homme, Édouard Heckel (1843-1916), fondateur, en 1893, de l’Institut colonial de Marseille. Premier à voir le jour en France, cet institut rassemble à l’époque un laboratoire de recherche, une bibliothèque, un jardin et un musée colonial. Ancien militaire dans la marine, Édouard Heckel profite de son réseau tissé en Asie et en Afrique pour fournir sa collection. Pharmacien, il cherche avant tout à découvrir des espèces végétales et à analyser leurs propriétés. Dès le départ, il collabore avec la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Marseille qui abrite, aujourd’hui, une partie de la collection. À l’époque, « la CCI finance six chaires d’enseignement colonial pour que l’institut forme des personnes capables de travailler dans les colonies, il donne notamment des cours sur les produits et l’économie coloniale », raconte Bruno Vila. À sa mort, en 1916, Édouard Heckel lègue sa collection à la faculté des sciences.

Crédit : Feriel Alouti
Les vitrines du musée colonial comportent 550 échantillons.

Mais à la décolonisation, dans les années 1960, à Marseille comme ailleurs, on cherche à « effacer toute trace de ce qui est colonial », rappelle Bruno Vila. Le musée doit donc disparaître. « Il semble que le déménagement ce soit fait en une semaine », relate l’universitaire. Pour aller vite, certains n’hésitent pas à jeter par les fenêtres certains éléments, d’autres viennent se servir. Dès lors, de nombreuses pièces disparaissent, d’autres sont dispersées dans l’université. Un demi siècle plus tard, la collection, composée de plantes, d’animaux naturalisés, de minéraux, et d’ethnographie, est disséminée dans plusieurs lieux : la CCI, le musée des arts africains, océaniens, amérindiens (MAAOA), le musée d’histoire naturelle, et même, à Paris, le musée du quai Branly qui détient dans ses réserves environ 400 échantillons d’ethnologie tels que des armes, des outils agricoles, et des costumes. « Cette collection est exceptionnelle notamment en terme d’histoire. Elle nous raconte comment on étudiait les produits et l’usage qu’on en faisait », fait valoir Bruno Vila.

« Unique échantillon au monde »

C’est en devenant enseignant-chercheur dans l’université où il a étudié que Bruno Vila découvre les trésors du musée colonial. En 2008, il devient chargé de mission du patrimoine de l’université. Il se fixe alors comme objectif de protéger la collection. « Quand je suis arrivé, je n’avais même pas une échelle pour accéder au dernier casier des herbiers », dit-il, posté au milieu de milliers d’espèces. En 2010, soutenu par Denis Bertin, vice-président du conseil scientifique, il obtient un financement pour effectuer un inventaire du patrimoine de l’université, et certaines restaurations.

Pendant un temps, il ouvre les portes du musée lors des journées du patrimoine, et accueille, pendant l’année, scolaires et chercheurs. En 2015, il remporte sa première victoire. La collection est inscrite aux monuments historiques. Désormais protégée, elle ne peut plus être ni jetée, ni divisée. À l’origine, étalé sur 1 500 mètres carrés, le musée colonial n’occupe aujourd’hui plus qu’une pièce de 50 mètres carrés dans laquelle sont exposés 550 échantillons.

Crédit : Feriel Alouti
En 1922, lorsque le musée colonial déménagea à la faculté des sciences, la collection s’étalait sur 1 500 mères carrés.

Désormais, Bruno Vila tente de convaincre l’université de créer un espace muséal dans lequel il pourrait dévoiler au grand public ses collections et certaines pièces exceptionnelles comme cet herbier de Madagascar qui renferme une espèce de palmier désormais disparue. « C’est l’unique échantillon au monde », précise-t-il avec émotion. Dans un autre registre, il évoque ce cercle répétiteur de Borda-Lenoir, une pièce d’astronomie du XVIIIe siècle qui permit après la révolution française de déterminer l’unité de mesure du mètre. « Les trois autres sont réputés disparus », explique Bruno Vila. Et d’ajouter : « Pour l’université qui se veut excellente, ce sont des pièces emblématiques sur lesquelles elle pourrait surfer. »

« Un non sujet pour la présidence »

Autant d’arguments qui ne semblent pas convaincre la direction de l’université Aix-Marseille. « Le musée colonial est un non sujet pour la présidence, il n’y a même pas d’interlocuteur clair sur ce sujet », lance Bénédicte Gastineau, directrice du laboratoire LPED qui héberge et soutien financièrement le musée colonial. Elle-même avoue avoir longtemps ignoré son existence. Contactée, la direction de l’université n’a pas répondu à nos sollicitations dans le temps imparti à la rédaction de cet article.

Malgré le manque de soutien, les responsables des collections du musée colonial réfléchissent à la manière dont ils pourraient remobiliser et promouvoir ce patrimoine « assez confidentiel », relève toute en pudeur Brigitte Sabattini, maître de conférence spécialiste du patrimoine et de sa place dans nos sociétés contemporaines à l’université Aix-Marseille. Réunis au sein d’un colloque organisé par le LPED le 13 septembre, participants et chercheurs ont ainsi lancé l’idée de créer un groupe d’intérêt scientifique afin de programmer des recherches sur les collections du musée colonial. D’autres ont proposé d’entreprendre un inventaire rétrospectif de la collection de façon à ce que les pièces soient accessibles au public. « Certains collègues présents au colloque ne savaient même pas que le musée colonial existait, fait valoir Brigitte Sabattini. Il faut du temps pour sensibiliser les gens ». D’autant plus dans une ville en partie façonnée par la période coloniale.

 

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