[Au bord de l’étang] Dominique Valla pêche l’anguille “à la main”

Reportage
le 30 Août 2016
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Il forme une tâche bleue au centre de la carte du département, au cœur de la métropole naissante. Et pourtant ses habitants ne retiennent de l'ancienne mer de Berre que les usines polluantes qui ponctuent son horizon. Cet été, Marsactu fait le tour de l'étang de Berre. Pour cet épisode, nous sommes sur l'eau, avec un pêcheur d'anguilles.

[Au bord de l’étang] Dominique Valla pêche l’anguille “à la main”
[Au bord de l’étang] Dominique Valla pêche l’anguille “à la main”

[Au bord de l’étang] Dominique Valla pêche l’anguille “à la main”

“OK, vous pouvez venir, mais par contre j’espère que vous n’avez pas peur des anguilles parce que vous allez bosser.” Aux premières lueurs du jour, Dominique Valla enfile sa salopette cirée à bord du Josy Sandrine, amarré dans le petit port de la Mède, sur la rive sud de l’étang de Berre. “J’ai pas eu le temps de le repeindre cette année. Il date de 1978, c’est mon père qui me l’avait acheté”, explique-t-il. Deux gros bidons bleus, une chaise de bureau sortie pour l’invitée, une vieille couette au cas où la brise serait fraîche et voilà que l’on prend le large pour aller pêcher l’anguille. Ces dernières fréquentent assidûment l’étang de Berre lors de leur longue migration, de la mer des Sargasses où elles naissent jusqu’aux rivières, comme l’Arc, qu’elles tentent de remonter pour trouver de la nourriture.

[Au bord de l’etang] Embarquement avec Dominique, pecheur d'anguilles 2“Du 15 août au 31 décembre, on a le droit de pêcher l’anguille jaune puis en février on pêche uniquement les femelles. C’est le plus gros chiffre d’affaires, elles sont plus grosses et il y a moins de pêcheurs car les filets sont plus chers”, détaille-t-il en spécialiste de cette espèce. La pêche professionnelle est réglementée chaque année par un arrêté préfectoral. Les civelles – les petites anguilles – sont protégées en Méditerranée. Selon le Gipreb, syndicat mixte pour la réhabilitation de l’étang, 150 tonnes d’anguilles sont prélevées chaque année. Cela en fait le deuxième poisson pêché derrière les muges. Daurades et loups sont loin derrière. Associer des poissons, et surtout des poissons de mer, à l’étang saumâtre, étonne encore. Pour beaucoup, l’étang est encore moribond. Pourtant la pêche y est toujours vivante.

“Beaucoup à la main”

Dominique Valla fait partie de la cinquantaine de patrons-pêcheurs qui, chaque matin à la haute saison, prend le large pour poser ses filets sur l’étang. Il y a quelques décennies, ils étaient deux cents. À 56 ans, il représente la troisième génération. “J’ai commencé à six ans à pêcher avec mon père, mon grand-père aussi faisait ce métier. Mes frères également” Une étude réalisée entre 2009 et 2011 confirme cette dimension familiale : 60% des professionnels de l’étang de Berre sont issus de familles de pêcheurs et 70% de celles-ci exerçaient déjà sur cette zone. “Un temps j’ai travaillé au large, on prenait des thons, des requins avec les filets dérivants mais c’est interdit désormais. C’était dangereux et on partait plusieurs semaines”. L’ambiance est bien différente sur l’étang, aux airs de miroir ce matin-là. Étrangement, ni l’autoroute ni les avions ne se font entendre.

Le matériel embarqué est des plus simples. “C‘est une pêche très artisanale. On fait beaucoup à la main”. L’anguille se pêche à la trabaque, des filets de 80 mètres de long, en tunnel, où les poissons s’engouffrent. “J’ai une trentaine de filets à l’eau, qu’il faut vider tous les jours, raconte Dominique Valla. Certains endroits ne sont pas autorisés comme à proximité de l’aéroport. On cherche ceux où les anguilles viennent se nourrir dans les algues et surtout là où on n’attrape pas trop de sardines. Pareil, s’il y a trop de canadelles [un poisson de roche, ndlr], les anguilles n’entrent pas”. La navigation n’est pas longue avant d’arriver au premier lieu où le pêcheur a laissé ses filets, quelque part au centre de l’étang, entre Berre et Marignane.

[Au bord de l’etang] Embarquement avec Dominique, pecheur d'anguilles 3

Le travail est des plus physiques : il faut à chaque fois se pencher par dessus bord, sortir chaque “poche”, pleine ou non, la vider. “La plaie ici c’est les méduses. On ne peut pas les laisser avec car elles brûlent les yeux des anguilles et elles meurent”. Une fois transférées dans un des bacs en plastique, il trie ensuite longuement à la main et à la pelle les poissons de roche, les sardines, et surtout ces maudites méduses. Si elles ne sont pas urticantes au premier contact comme leurs homologues de pleine mer, à la longue, elles le sont, en témoignent les avant-bras boursouflés du pêcheur. “Je me lave deux, trois fois rien n’y fait, ça me brûle”. Une fois nettoyées, les anguilles sont ensuite remises dans la poche puis dans l’eau afin de ne pas rester trop longtemps à la chaleur du bateau. “Elles respirent mieux ainsi”. Le pêcheur viendra les chercher sur le chemin du retour.

6,5 euros le kilo

Les poches suivantes comptent moins d’anguilles. “Celle-là a environ 2 ans, précise-t-il en montrant une anguille de 2 centimètres de diamètre environ. Les femelles que l’on pêche plus tard dans la saison peuvent avoir entre huit et dix ans”. La remontée de chaque filet est longue et fastidieuse. Surtout, “il ne faut pas aller trop vite, sinon cela casse les arceaux”, prévient-il, faisant et défaisant à la main les liens qui ferment les poches. “J’ai encore des filets de mon père, explique-t-il non sans fierté, Il faut en prendre soin. Quand il y a trop de mistral que les conditions sont mauvaises, on risque de les perdre alors on les sort”. Souvent placés dans des zones peu profondes, ils sont tenus par des ancres métalliques. Leur présence est matérialisée à la surface par de discrètes bouées. “Un travail comme cela ça ne tue pas les fonds, défend-il. Mais il y a beaucoup de braconniers.”

Pour les filets, ajoute-t-il, la principale menace sont les bateaux de plaisance qui les “traversent parfois sans faire attention, surtout le samedi et le dimanche”. Même dans les ports, la plaisance empiète sur le terrain de la pêche professionnelle. “Ça fait dix ans que j’ai demandé une place au port de Berre car j’habite pas loin, mais ils ne veulent plus de pêcheurs. Ils filent toutes les places à la plaisance.” Alors Dominique Valla se contente de sa place à la Mède, diamétralement opposée à son domicile, même s’il amène tous les jours ses anguilles à Berre pour la pesée. C’est là-bas aussi qu’il les vend aux mareyeurs.

[Au bord de l’etang] Embarquement avec Dominique, pecheur d'anguilles 4

“Je me souviens que dans les années 80 on avait pris 12 tonnes à trois bateaux en une journée, raconte-t-il. Aujourd’hui, ça dépend mais on compte en centaines de kilos. Quand la demande ralentit, on lève le pied. Le problème c’est qu’il n’y a plus beaucoup de mareyeurs pour venir chercher le poisson. Je vends les anguilles 6,5 à 7 euros le kilo et ils revendent en moyenne trois fois plus cher. Mais beaucoup sont des mauvais payeurs”. Ses anguilles, vendues vivantes, partent selon lui à 80 % pour l’Italie. “En France, ils ne connaissent pas trop les anguilles”.

L’activité est clairement en recul, seule une petite quinzaine de pêcheurs d’anguilles exercent encore dans l’étang de Berre. “J’ai un salarié à plein temps pour les autres poissons mais je vais arrêter l’année prochaine ou la suivante. Je vais former un jeune sur l’anguille et lui céder mon bateau et la licence”. Mais au final, “ça paie pas trop mal, ça peut arriver de faire une très belle journée de pêche et de prendre une semaine de vacances derrière”. En attendant cette pêche miraculeuse, il fait un petit retour à quai pour déposer à terre son invitée, avant de retourner à ses filets. Pour lui, la journée se poursuit en plein cagnard jusqu’au début de l’après-midi.

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Commentaires

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  1. JL41 JL41

    J’ai aimé ce reportage Clémentine. Je ne savais pas grand-chose sur les anguilles de l’Etang-de-Berre. Vous nous faites toucher du doigt un métier qui s’est inséré dans une tradition familiale, un métier où il y a du savoir faire. L’homme connaît aussi bien son terrain et le contexte d’évolution de la pèche artisanale.

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