Bons baisers de Donetsk à Marseille : une ambassade d’opérette pour un pays fantôme

Décryptage
Julien Vinzent_
2 Oct 2017 5

Élus locaux et membres de réseaux pro-russes d’extrême droite ont inauguré à Marseille un centre de représentation de la République populaire de Donetsk, un État non reconnu par la France. Dans une ambiance de James Bond de seconde zone, trois adjoints au maire de secteur sont tombés dans le piège.

Qui est qui ? L’interrogation parcourt les salons du Novotel Prado à Marseille, où la République populaire de Donetsk (RPD) célèbre l’inauguration de son « centre de représentation », dans un immeuble de bureaux à quelques pas de là. Hubert Fayard, « consul honoraire » de cet État séparatiste de l’est de l’Ukraine non reconnu sur la scène internationale, n’y est pas pour rien. L’hôte de la cérémonie se vante d’avoir débusqué deux attachés militaires de l’ambassade d’Ukraine en France, qualifiés de « Pieds nickelés », qui auraient réservé deux nuits à l’hôtel, avant de faire machine arrière. Dans l’assistance, certains, nourris d’histoires d’assassinats politiques, vont même plus loin, voyant dans Evgeniya Rudenko – une journaliste indépendante ukrainienne venue couvrir l’événement – une envoyée de Kiev venue inscrire les présents sur une « liste noire »

Loin de cette ambiance de contre-espionnage de salon, cet événement organisé par l’ex premier adjoint MNR de Catherine Mégret à Vitrolles et ponctué par une allocution en vidéo de la ministre des Affaires étrangères de la RPD Natalia Nikonorova a tout de même donné lieu à des réactions diplomatiques. « Les autorités françaises n’accordent aucune reconnaissance officielle à cette association, qui ne dispose pas d’un statut diplomatique et ne saurait bénéficier des privilèges et immunités associés », avait prévenu quelques jours avant un porte-parole de l’ambassade de France en Ukraine. « Estimant que l’objet de l’association est illicite, le ministère a par conséquent transmis des éléments au procureur de la République », a-t-il ajouté.

« La République populaire de Donetsk existe »

Lors de l’installation du centre, Hubert Fayard s’efforce de manière évidente de donner un caractère solennel à l’événement, en lisant une longue liste d’élus s’étant excusés leur absence, allant jusqu’à la présidente du département Martine Vassal et aux députés Guy Teissier (LR) et Claire Pitollat (LREM). « Ça prouve quand même une chose, c’est que nous existons. La République populaire de Donetsk existe », clame-t-il. « Quand on est élu, on reçoit mille invitations par jour, le secrétariat filtre et excuse formellement. Hubert Fayard connaît parfaitement la mécanique et a joué de ça », commente Yves Moraine.

Message vidéo de la ministre des Affaires étrangères de la RPD. Photo : J.V.

Le maire LR des 6e et 8e arrondissements rirait de bon coeur de ce « consulat d’opérette », digne de « Tintin et les Picaros », qui a pris place dans son secteur, si trois de ses adjoints n’avaient « été piégés par cette mascarade ridicule », l’un d’eux tenant même les ciseaux du très formel coupé de ruban tricolore… « Votre présence, même à titre personnel, m’engage, de même que la majorité municipale », les a-t-il depuis sermonnés. L’adjoint aux affaires internationales, Jean Roatta, qui d’ordinaire se félicite du rôle de place diplomatique que confère à Marseille la présence de plus de 70 consulats, est tout aussi gêné. Pour l’instant, l’affaire n’est pas remontée jusqu’à Odessa, jumelée depuis plus de 40 ans avec Marseille et qui a été le théâtre d’un des incidents les plus tragiques du conflit actuel. « Mais s’ils m’interrogent, je leur ferai la même réponse qu’à vous : “Vous ne me verrez pas en photo avec ces gens-là », avance-t-il.  

Des visées humanitaires qui en cachent d’autres

Satisfait de la réaction du quai d’Orsay, l’ambassadeur d’Ukraine en France a toutefois dénoncé dans cette inauguration « une tentative pitoyable de légitimer des organisations terroristes par l’intermédiaire de marionnettes prorusses ». Si Moscou ne reconnaît pas la RPD, cette dernière est russophone. Surtout, les deux États se disputent toujours la Crimée, annexée par la Russie au cours du conflit. « Dire qu’on va renforcer les liens culturels, qu’on va aider des associations humanitaires, des enfants, si ça c’est du terrorisme », rétorque Hubert Fayard, qui insiste sur le caractère associatif du centre, qui n’est pas une ambassade. Sa première mission est de « briser le blocus médiatique. (…) Même si la France ne nous a pas reconnus, on ne peut pas rayer un peuple d’un trait de plume », dit-il. « J’ai vu des gens dont le village a été bombardé, qui vivaient dans des conditions extrêmement précaires, j’ai été très touché », a témoigné Jacques Clostermann, qui s’est rendu dans le Donbass, c’est à dire en RPD, en janvier 2016. Derrière lui, des photos du Donbass défilent : monastère en ruines, familles dans la détresse… Présenté comme un « ancien pilote de chasse », « ami de la Russie », il a aussi tout récemment été candidat « patriote » aux législatives soutenu par Jean-Marie Le Pen…

« L’humanitaire », c’est ce qui a selon lui motivé Christian Borelli à soutenir la démarche. En juin dernier, le chef de file de l’opposition LR à Vitrolles a participé avec une autre élue, Christiane Pujol, conseillère départementale Debout la France du canton de Berre, (t, emmené par Hubert Fayard. Sur place, ils étaient accueillis par Emmanuel Leroy, président de l’association Urgence Enfants Donbass, mentionnée par Hubert Fayard comme un partenaire de son centre, de même que Vostok France – Solidarité Donbass. Comme souvent, l’extrême-droite n’est jamais loin : en 2011, Emmanuel Leroy était présenté comme un influent conseiller de Marine Le Pen.

Certes, le sérieux de la crise humanitaire n’est pas nié du côté des agences des Nations Unies, de même que le peu de couverture médiatique du conflit. Mais, même si les fonds nécessaires sont chaque année loin d’être réunis, toutes les grandes ONG, dont la Croix-Rouge, sont présentes sur place. “Faire de l’influence, sous couvert de culturel, de caritatif, c’est vieux comme le monde, les soviétiques faisaient déjà ça », commente Kévin Limonier, maître de conférence à l’université Paris-8. Sans y voir la main directe du Kremlin, il estime qu’il s’agit là d’une illustration de la guerre de l’information telle que conçue à Moscou, avec des relais locaux.

Soft power

Au Novotel, la délégation de juin est complétée par le responsable départemental des jeunes de la Droite populaire, Christian Camisuli, qui s’active à la technique. Un conseiller régional FN, Jean-François Luc, assure lui la couverture pour TV Libertés. Mais derrière ces relais locaux, c’est surtout le réseau formé autour d’Erwan Castel et Svetlana Kissileva, qui semble à pied d’œuvre. Le premier, ex-officier de 53 ans, se définit comme un « volontaire ». Comme l’avait documenté Streetpress, plusieurs dizaines de Français, souvent liés à des groupes d’extrême-droite, se sont engagés sur place depuis 2014. C’est vers lui que renvoient les dons proposés sur la page du centre. Une action qui se veut militaire mais aussi (surtout ?) médiatique. À Donetsk en juin, comme à Marseille en septembre, ce sont ces jeunes volontaires qui prennent des photos, écrivent les comptes-rendu.

Lesquels sont souvent relayés sur des sites animés par Svetlana Kissileva, dont Novossoria TodayUne sorte de copie locale de Russia Today« Depuis le retour à la présidence de Poutine en 2012, la Russie a mis en place un système de soft power, avec des médias comme Spoutnik et Russia Today, qui produisent un discours totalement soluble dans l’extrême-droite française et même la droite républicaine puisque pendant longtemps le principal défenseur en était Thierry Mariani. ll y a une cohérence idéologique entre la Russie, la guerre en Syrie, le Donbass. Ce sont des combats qui sont soit contre le post-modernisme occidental, un affaiblissement des valeurs, soit contre l’islamisme, ou contre un capitalisme mondialisé », reprend Kévin Limonier.

Dans la petite salle du Novotel, quelques partisans de la « ré-information », détracteurs des anglo-saxons, nourris aux penseurs complotistes, viennent cueillir leur bout de ruban. Présenté par Hubert Fayard comme un « écrivain, expert en géopolitique » et annoncé pour une prochaine conférence à Marseille, Xavier Moreau a livré lors de l’inauguration un résumé fulgurant de cette proximité : « Ce que veulent les Russes du Donbass, c’est la même chose que nous voulons : conserver un processus de 1500 ans de construction d’une identité nationale. C’est comme si aujourd’hui dans nos écoles on imposait l’apprentissage de la langue des derniers arrivants, des migrants. »

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