Au Petit séminaire, les locataires ne sont pas prêts à renoncer à leur « village »

Reportage
le 25 Jan 2019
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Petite cité à la lisière du 13e arrondissement, le Petit séminaire va être complètement détruit, a décidé le bailleur HMP. La nouvelle bouleverse les habitants, qui s'attendaient à être relogés sur place dans des bâtiments rénovés. Ils demandent à être maintenus ensemble et se préparent à un combat de longue haleine.

« Eh oui, ils vont tout détruire au Petit séminaire… C’est plus comme avant là-bas, y a plus personne. Avant, c’était bien ! » Depuis le début de l’année, la nouvelle de la démolition de la petite cité HLM du 13e arrondissement fait parler bien au-delà de son périmètre, jusqu’à une vieille dame qui patiente à l’arrêt de bus de la ligne 6 qui permet de s’y rendre.

Aujourd’hui souvent associée aux faits divers liés au trafic de stupéfiants, la cité évoque pour les Marseillais plus anciens un passé plus glorieux. Celui d’une époque – la fin des années 1970 – où elle fût pionnière de la réhabilitation par et avec les habitants, théâtre d’un projet expérimental aux prémices de ce qui s’appellera plus tard la politique de la Ville (Lire notre encadré au bas de l’article). Une émulation participative qui ne dura qu’un temps, mais laissa des traces dans un petit ensemble d’immeubles que les habitants continuent de qualifier de « petit village ».

Quarante ans plus tard, en se rendant sur place, les bâtiments de cinq étages alignés en quinconce n’évoquent plus vraiment les jours heureux. Dans les cages d’escalier, on aperçoit les nombreuses portes d’appartements murés. Il ne reste que 49 appartements habités, sur 189 à l’origine. Tout autour, le bitume défoncé, des détritus parsemés, un terrain vague. L’expérimentation de réhabilitation participative semble bien lointaine, mais les habitants ne comptent pas rester sans voix face à l’annonce de la destruction de leur lieu de vie. Et les murs parlent déjà, à travers des graffitis dénonçant « HMP = Assassin, Gaudin = coupable » – le bailleur social est Habitat Marseille Provence – ou encore « les habitants du Petit séminaire ne partiront pas, il faudra les tuer, on bougera pas », écrit à la bombe d’une orthographe incertaine.

On aperçoit dans chaque cage d’escalier des portes murées. Plusieurs immeubles sont entièrement vides.

« Aucune lettre, aucun courrier »

« On savait bien qu’ils allaient détruire, mais on nous disait qu’il y aurait de la place pour nous quand ils reconstruiraient, qu’on était inclus dans le projet », ne décolère pas Ricardo Fernandez, qui a grandi dans la cité. Certains ont appris la nouvelle par le concierge, d’autres lors du passage sur place d’un membre de la direction du bailleur de la métropole Aix-Marseille Provence. « Aujourd’hui on n’a aucune lettre, aucun courrier », déplore Germaine Santiago qui vit ici depuis 1964.

« Quand on veut faire les choses bien, on consulte, on ne prend pas la décision à votre place, poursuit Ricardo Fernandez qui a lancé une pétition déjà signée par une vingtaine de familles. Je vais chez les gens, il y en a qui sont sous assistance respiratoire, des handicapés, des familles avec des enfants en bas âge, on ne peut pas dire à tout ce monde de partir ! Il faut consulter les habitants ! »

« L’information a été passée via la permanence de HMP dans la cité, et va continuer à être passée, assure Patrick Padovani, président de l’office HLM, et par ailleurs adjoint au maire. Il faut en général deux ans avant de démarrer la démolition, le temps d’avoir les autorisations, de procéder aux relogements. » Le bailleur estime qu’une rénovation ne serait pas rentable, pour ces immeubles bâtis dans les années cinquante.

Remettre de la « mixité sociale »

Pour la reconstruction qui suivra, « l’appel à projets n’a pas encore été lancé », précise Patrick Padovani. Il pourrait inclure une partie de logements « en accession à la propriété ». Quant au choix de ne pas maintenir les habitants actuels sur place, Patrick Padovani avance l’argument de la mixité sociale. « On demande aujourd’hui aux bailleurs de faire de la mixité sociale, elle ne se décrète pas. Quand sur un site on a des gens d’une communauté qui ne tolère que les gens de leur communauté, ça fait des logements vides, on y met le cousin, le neveu, les attributions se font dans le sens de cette communauté et ça devient impossible. Au Petit séminaire c’est un peu ce qui s’est passé ». 

Pointée par le président de HMP, la « communauté gitane », est historiquement très présente dans la cité. Mais elle y côtoie aujourd’hui encore des familles aux origines variées. « Il y a des Espagnols, mais aussi des Arméniens, des Algériens, des Comoriens… Tous ces gens sont nés ici ! », détaille Ricardo Fernandez, qui appartient, pour sa part à la première catégorie, celle visée par le bailleur.

« On a le couteau sous la gorge »

Depuis plusieurs jours, des agents d’HMP ont démarré les opérations de porte-à-porte pour organiser le relogement et encourager les locataires à remplir leurs vœux. « Ils te mettent la pression », lâche Germaine Santiago. « On a le couteau sous la gorge, renchérit un autre voisin, Ras Santiago. Si on refuse trois offres, c’est fini. On paye nos loyers, on est dans nos droits et on nous met à la rue ». Du côté d’HMP, Patrick Padovani assure que les habitants de la cité seront relogés « en priorité » et « en fonction de leurs revenus : il y a des endroits où les loyers seront trop chers pour certaines familles ».

« Nous on ne veut pas être séparés, plaide Denise Rodriguez. Même si on est des Espagnols, on vit comme tout le monde, on travaille, on est des gens tranquilles. » Cette jeune mère célibataire est à la tête d’une marmaille de huit enfants, et compte beaucoup sur l’entraide du voisinage pour la soutenir. « Je travaille 14 heures par jour, mes enfants sont souvent seuls la journée, mais ils sont là avec tout le monde, mes voisins surveillent. Si je pars, je fais comment ? » Très soucieuse de son intérieur, elle a engagé de nombreux frais pour rénover son appartement, et notamment pour refaire sa terrasse en rez-de-chaussée l’été dernier. Elle ignorait alors que l’immeuble serait voué à la destruction.

Denise Rodriguez vit seule avec ses huit enfants et n’envisage pas de se passer de l’entraide qui existe dans le quartier.

« Ils veulent juste séparer tout le monde et nous mettre dans des ghettos. Partir pour un autre quartier Nord, pas question », prévient la mère de famille. Denise Rodriguez a donc signé la pétition qui demande notamment le maintien sur place d’au moins 25 familles. « Qu’ils réparent deux bâtiments, ça nous suffira et ils font ce qu’ils veulent à côté. On prendra n’importe quelle maison ! », lance Ricardo Fernandez, bien conscient que le terrain, situé à la lisière du plus prisé 12e arrondissement, à de quoi allécher les promoteurs immobiliers.

« On a ouvert les yeux »

Le petit groupe est conscient des problèmes de la cité : implantation d’un réseau de deal, squats. Mais ils se sentent surtout oubliés par leur bailleur de longue date. « Le trafic il y en a ici comme dans toutes les cités. Là où il y a le trafic, le bâtiment est vide, qu’est-ce qu’on peut faire ? », répond l’initiateur de la pétition. « On subit, comme les autres », appuie Denise Rodriguez. Quant aux squatteurs, probablement migrants, qui se sont récemment installés dans plusieurs immeubles vides, les locataires craignent que leur présence serve de prétexte pour accélérer le processus d’évacuation de la cité.

Les auteurs de la pétition demandent aujourd’hui la tenue d’une table ronde. Ils ont d’ores et déjà trouvé des soutiens parmi les collectifs d’autres quartiers de la Ville, et participeront aux manifestations pour le logement prévues prochainement à Marseille « en tête de cortège, avec nos banderoles ». « On est prêts, vraiment prêts, on a ouvert les yeux », assure Ricardo Fernandez. Pas sûr que deux ans suffisent à HMP pour dénouer le conflit qui vient à peine de naître.


« La fin d’une histoire »

« Je savais que la destruction était inéluctable. La réhabilitation c’était il y a déjà 40 ans, la cité aura donc tenu 40 ans de plus grâce à elle. » André Jollivet était tout jeune architecte lorsqu’il a mené l’expérimentation de la réhabilitation participative du Petit séminaire, entre 1979 et 1980 avec le sociologue Michel Anselme. « C’était une opération expérimentale : nous avons travaillé à mettre en place avec les habitants les dispositifs nécessaires pour qu’ils deviennent acteurs de la réhabilitation ». Les locataires prennent alors l’habitude de passer quotidiennement dans la permanence installée dans la cité, où ils rencontrent architectes, techniciens et sociologues en charge de préparer avec eux la rénovation. Dans la cité, construite dans les années 50, les appartements vacants étaient déjà légion. « Les gens ont appris à ouvrir leur gueule, à mettre des mots », se remémore l’architecte marseillais et conseiller d’arrondissement d’opposition dans les 6e et 8e arrondissements, qui évoque un travail « passionnant ».

En apprenant la nouvelle de la démolition, ce dernier avoue être « un peu triste ». « C’est la fin d’une histoire. On peut toujours éviter une destruction. Mais au fil du temps ça s’est étiolé, il y a eu des changements d’équipes chez le bailleur. La volonté de maintenir les populations sur place a disparu, et on a vu revenir les logements vacants, jusqu’à la situation actuelle ».

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