À l’heure des réquisitions, le parquet accable les frères Guerini

Actualité
le 1 Avr 2021
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Au terme de huit heures d'explications, les procureurs Patrice Ollivier-Maurel et Étienne Perrin ont rendu de lourdes réquisitions contre le sénateur Jean-Noël Guérini et son frère entrepreneur Alexandre Guérini. Ils se sont attachés à convaincre de l'existence d'un duo complémentaire qui utilisait son influence pour servir ses intérêts personnels.

Jean-Noël Guérini au premier jour de son procès le 15 mars 2021. (Photo Emilio Guzman)

Jean-Noël Guérini au premier jour de son procès le 15 mars 2021. (Photo Emilio Guzman)

Jean-Noël Guérini sort énervé et écarte la caméra de France 3 qui guette ses premiers pas à l’extérieur de la salle d’audience. Le procureur Étienne Perrin vient d’annoncer les peines réclamées contre le sénateur et ancien président PS du département des Bouches-du-Rhône : quatre ans de prison dont deux ferme et “aménageables”, 70 000 euros d’amende et la privation de ses droits civiques et civils pendant cinq ans, autrement dit l’inéligibilité.

Il lui a réservé pour la fin une dernière sanction : l’interdiction de toute activité dans le secteur des déchets. Cette ultime réquisition relie instantanément l’élu aux activités de son frère entrepreneur. Alexandre Guérini a été la dernière personne renvoyée à entendre les intentions du parquet à son encontre. Elles se sont révélées conformes à ce que ses défenseurs craignaient depuis plusieurs jours au vu de la tournure des débats : huit ans de prison ferme et un mandat de dépôt à l’audience, autrement dit un retour direct à la case prison où il a déjà séjourné cinq mois au début de la procédure.

Le personnage public et l’homme de l’ombre

Alexandre a besoin de Jean-Noël et Jean-Noël bénéficie de l’entrisme et de l’emprise d’Alexandre.

Ces réquisitions lourdes interviennent au bout de huit heures d’explications particulièrement techniques du parquet. Le procureur adjoint Patrice Ollivier-Maurel avait tenté dès la réouverture de l’audience ce mercredi 31 mars de dépeindre la scène qu’il avait vue se jouer pendant dix jours et lue dans les douze ans de procédure. “L’un est un personnage public, l’autre agit dans l’ombre. Alexandre a besoin de Jean-Noël et Jean-Noël bénéficie de l’entrisme et de l’emprise d’Alexandre. Le clientélisme a fait la carrière de l’aîné et permis au cadet de faire des profits considérables”, explique-t-il. Un peu plus loin, il poursuit : “Comment Alexandre Guérini a-t-il pu s’inviter de la sorte auprès de tous les décideurs des collectivités ? Toutes ? Non. De celles que son frère dirige ou contrôle. [L’ancien président de la communauté urbaine de Marseille] Caselli était bien trop tendre pour lui résister.”

Les trois pans du dossier évoqués par le parquet s’attachent en effet à trois collectivités gérées dans les années 2000 par le Parti socialiste ou le Parti communiste : les décharges du Mentaure (pays d’Aubagne) et de la Vautubière (pays salonais) et l’immixtion dans les marchés de déchets de la communauté urbaine de Marseille. À chaque fois, le parquet décortique les méthodes d’Alexandre Guérini pour obtenir des faveurs.

Les petites mains du système Guérini

Il s’arrête sur les personnalités de ceux qui lui ont fait la courte échelle. Étienne Perrin note ainsi “la servilité subie et consentie” de Michel Karabadjakian,, le cadre de la communauté urbaine sous “emprise”, poursuivi pour avoir informé le chef d’entreprise. Il souligne encore comment Raymond Bartolini, responsable des services techniques au sein de la communauté d’agglomération du pays salonais, a servi ses desseins pour garder la main sur la décharge de la Vautubière “ni par erreur, ni par maladresse” mais pour son profit personnel. Il se penche sur le cas du président de la communauté du pays d’Aubagne et de l’Étoile Alain Belviso qui “n’a pas eu d’état d’âme pour noyer l’écharpe tricolore dans le puits de la compromission” et laisser SMA environnement, la société d’Alexandre Guérini, enfouir des déchets privés au Mentaure.

Les procureurs Patrice Ollivier-Maurel et Étienne Perrin, l’assesseure Marie-Pierre Attali et la présidente du tribunal Céline Ballerini. (de g. à dr.). Dessin Ben8

Au plus haut rang de ses soutiens présumés, il y a bien sûr son frère Jean-Noël Guérini. Peut-on imaginer une seconde qu’Alexandre Guérini ait pu avoir une telle influence sans le poids de son frère ?”, s’interroge faussement Patrice Ollivier-Maurel. Et c’est autant pour l’ensemble de son œuvre “d’une particulière gravité” que pour la préemption-revente au profit de son frère d’un terrain jouxtant la décharge du Mentaure qu’il faut lire le quantum de peine demandé. “Il a agi avec une malhonnêteté caractérisée, […] c’est un élu qui a utilisé ses fonctions dans son intérêt personnel”, assène Étienne Perrin qui note avec malice que l’intéressé co-signait le 3 janvier 2018 au Sénat “une proposition de loi pour renforcer la prévention des conflits d’intérêts”. Elle demandait notamment l’automaticité de la peine d’inéligibilité pour les hauts fonctionnaires condamnés pour prise illégale d’intérêts. Boomerang assuré.

Les écoutes, “élans de spontanéité”

Avec son frère comme avec les autres, Alexandre Guérini savait orienter les décisions comme l’ont souligné les écoutes, véritables piliers du dossier. “La vérité éclate dans ses élans de spontanéité et non dans une salle d’audience sous le regard des juges”, argumente Patrice Ollivier-Maurel. Ce spécialiste de la criminalité organisée y a reconnu “un ton plus souvent employé en septième chambre correctionnelle”, celle des patrons du grand banditisme régional. Le parquet surligne qu’Alexandre savait aussi manier l’argent, notamment par des manœuvres de dissimulation dans des pays à la fiscalité avantageuse et aux banquiers peu regardants. Il a ainsi pu rémunérer certains de ses alliés de circonstance, à l’image de Bruno Vincent, un cadre de Veolia soupçonné d’être devenu son complice pour booster le prix de vente à la multinationale d’une de ses sociétés, gérante de la décharge de la Vautubière.

À l’arrivée, le parquet estime qu’il a pu profiter de la faiblesse des uns, de la cupidité ou de l’ambition des autres pour arriver à ses fins. Pensant à une bonne partie des onze prévenus contre qui des peines de prison sont aussi requises (voir encadré), le procureur Perrin lâche : “On voit que vous avez pu briser des vies, je ne pense pas que vous en ayez conscience.” Sur le banc des prévenus et contrairement à son frère, Alexandre Guérini n’a pas semblé ciller.

Le détail des réquisitions
– Alexandre Guérini : huit ans de prison fermes, 500 000 euros d’amende, interdiction de gérer pendant cinq ans, interdiction d’exercer une activité dans le domaine des déchets pendant cinq ans, privation des droits civiques pendant cinq ans, confiscation des sommes inscrites sur les comptes, mandat de dépôt ;
– Jean-Noël Guérini : quatre ans de prison dont deux ferme, possibilité d’aménagement, 70 000 euros d’amende, privation des droits civiques pendant cinq ans, interdiction d’une activité professionnelle dans le domaine des déchets pendant cinq ans ;
– La société SMAE : 1,5 million d’euros d’amende, exclusion définitive des marchés publics, interdiction définitive d’exercer une activité dans le domaine des déchets, confiscation des saisies ;
– Bruno Vincent, ancien cadre de Veolia : trois ans avec sursis, 100 000 euros d’amende ;
– Alain Belviso, ancien président (PCF) du pays d’Aubagne : deux ans de prison dont un ferme, aménagement possible, 30 000 euros d’amende, privation des droits civiques pendants cinq ans, interdiction de gérer pendant cinq ans ;
– Philippe Rapezzi, ex-PDG de SMAE : deux ans de prison dont un ferme (aménagement possible), 50 000 euros d’amende, interdiction de gérer une société pendant cinq ans ;
David Zerbib, banquier : deux ans de prison dont un ferme, 100 000 euros d’amende, interdiction d’exercer dans le domaine bancaire durant cinq ans, interdiction de gérer pendant quatre ans ;
– Raymond Bartolini, fonctionnaire de l’Agglopole Provence, ancien adjoint au maire (PS) de Berre-l’Étang : un an de prison, 15 000 euros d’amende, privation des droits civiques durant cinq ans ;
– Jean-Louis Jaubert, employé d’un cabinet d’expertise, un an de prison avec sursis, 15 000 euros d’amende, privation des droits civiques durant cinq ans ;
– Jeannie Peretti, ex-dirigeante de SMAE et compagne d’Alexandre Guérini : un an de prison avec sursis, 20 000 euros d’amende, interdiction de gérer une société pendant cinq ans, confiscation des biens saisis ;
– Michel Karabadjakian, cadre à la métropole : un an de prison avec sursis, 10 000 euros d’amende ;
– Rémy Bargès, ex-directeur de cabinet au département, un an de prison avec sursis.

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Commentaires

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  1. Laurent Malfettes_ Laurent Malfettes_

    Barges s’en sort pas mal..

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    • Félix WEYGAND Félix WEYGAND

      Rémi Barges est une victime dans cette affaire. C’est exactement comme si on requérait contre un accidenté de la route conjointement avec le chauffard qui a provoqué l’accident.

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    • Laurent Malfettes_ Laurent Malfettes_

      Le Procureur, qui a requis contre lui un an de prison avec sursis sans amende, ne l’accable pas mais ne va tout de même pas jusqu’à lui reconnaître un statut de victime…

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    • Rémy Bargès Rémy Bargès

      Merci Félix.

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  2. Dark Vador Dark Vador

    “Heureusement” (sic) que ce dossier tentaculaire a été expurgé de certaines actions et protagonistes au cours du temps, sinon c’était des dizaines de personnes de plus au tribunal…

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  3. Zumbi Zumbi

    On reste perplexe devant le fait qu’une partie de la bande organisée échappe aux analyses journalistiques et aux commentaires vengeurs : dans cette affaire l’un des prévenus “sous emprise” était cadre d’un certain syndicat qui par ailleurs cogérait les embauches des personnels du nettoiement, l’avocat impliqué était conseil du même syndicat en même temps que du département, chose assez rare non ? L’on peut d’ailleurs simultanément coopérer à l’ecriture de la bande d’en face… et le syndicat en question nommait le maire de la deuxième ville de France “adhérent d’honneur” ; exceptionnellement il arrivait qu’un tribunal administratif cassât une promotion fulgurante d’un cadre de ladite organisation ou d’un membre de sa famille…

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    • Jean-Marie Leforestier Jean-Marie Leforestier

      Bonjour, elle échappe surtout au tribunal. Son appartenance syndicale à FO a été indiquée sans être abordée frontalement par la présidente, les procureurs ou les différents avocats. Dans cet exercice du compte-rendu, il est déjà difficile de retranscrire l’esprit des débats, particulièrement complexes, alors – c’est vrai – les éléments extérieurs à celui-ci sont facilement écartés. J’ajoute que Michel Karabadjakian est un personnage périphérique de ce procès et qu’il est donc difficile de s’étendre sur son cas.

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  4. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Et tout ça, ça fait
    De mauvais français
    Pour lesquels il n’est
    Que le porte-monnaie

    Chanson de P. Dac durant la Résistance qui me semble d’actualité…!
    Plus sérieusement, malgré les ”lanceurs d’alerte” rien n’a bougé du coté de alarmes. Et puis ils vont faire appel, et puis ils iront en Cour de Cass’ et puis il iront à l’Europe…et puis le temps passera…!

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    • patrick patrick

      mais le déshonneur restera, même si ce genre d’individu n’a plus d’honneur ni de figure depuis longtemps. Et comme pour le marin Tian il y a bien un compte caché bien garni.

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  5. Happy Happy

    Merci à marsactu pour le récit clair et captivant de ces audiences. Ce n’est pas l’essentiel mais je suis régulièrement surpris par le ton des réquisitions des procureurs : “noyer l’écharpe tricolore dans le puits de la compromission”, c’est une figure de rhétorique lourdingue mais surtout qui n’a rien de juridique. Ça donne l’impression de fonctionnaires qui ne se contentent pas de leur devoir et veulent capter un peu de lumière en faisant des grandes phrases pour se payer un personnage de pouvoir. C’est inutile et ça dessert à mon avis l’autorité judiciaire.

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    • Brallaisse Brallaisse

      Les tribunaux sont des théâtres,voire le théâtre lui même.Quelques phrases chocs sans doute et qui se retrouvent souvent dans les conclusions des juges. Les procureurs s’adaptent aussi à la teneur des propos de la défense,ce qui peut expliquer cette amphase mais qui sur le fond ne semble pas vraiment décalée

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  6. didier L didier L

    Un pan de l’histoire politique de Marseille mis à nu … est-ce la fin d’une histoire Guérini devant la justice, Gaudin à la retraite les deux ex hommes forts du département sont hors circuit.et sous l’oeil des juges pour des raisons différentes certes et Gaudin avec un peu plus de style, il a écrit ses mémoires et tente de s’expliquer ce que Guérini serait bien en peine de faire

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  7. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    L’appel est-il suspensif…?

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    • Pierre12 Pierre12

      En matière pénale, en principe oui, sauf pour certaines infractions comme celles reprochées aux consorts Guerini, d’où la demande de mandat de dépôt…

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  8. Andre Andre

    Question subsidiaire qui échappe aussi à la compétence du tribunal:
    Comment un tel individu a-t-il pu être pendant des années soutenu par une des plus grosses fédérations du PS? Car il a bien été désigné par ses camarades. Il n’y avait donc personne de plus honnête chez eux?🤔

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