Jean-Noël Guérini ne ment jamais, sauf dans les écoutes

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le 19 Mar 2021
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Au terme d'une première semaine de procès, l'ancien président du département répondait du seul délit qui lui est reproché : une prise illégale d'intérêts dans la revente d'un terrain dédié à la décharge du Mentaure. La présidente a souligné les multiples "conseils" aux airs d'ordres donnés par son frère.

À la barre, Jean-Noël Guérini prend le ton du discours politique. (Dessin Ben8)

À la barre, Jean-Noël Guérini prend le ton du discours politique. (Dessin Ben8)

“Madame la présidente, mesdames et messieurs du tribunal, madame la greffière…” Ce 19 mars 2021, après une heure et quart d’introduction, voici Jean-Noël Guérini face à ses juges, dans une version pénale d’un discours protocolaire typique classique pour un élu. “Je me crois un peu à la tribune du Sénat, excusez-moi”, lâchera-t-il au bout d’une demi-heure, après une envolée adressée plus à la salle qu’au tribunal. Mais s’il a présidé plus d’une centaine de séances du conseil général entre 1998 et 2015, au palais Monthyon, il comparaît comme prévenu pour prise illégale d’intérêts.

“Je sais que ça doit être difficile, vous n’avez pas l’habitude, mais je me passe de votre accord”, lui lance quelques instants plus tard la présidente Céline Ballerini, qui tente de contenir les interruptions obséquieuses de l’animal politique. Il lui est reproché d’avoir, le 2 juin 2006, vendu un terrain du conseil général en vue d’y étendre une décharge publique exploitée par son frère Alexandre. Terrain qu’il avait fait préempter par sa collectivité deux ans plus tôt au motif de la protection des espaces naturels sensibles.

Dans l’attente du bouclage d’un autre dossier, c’est tout ce qu’il reste des multiples mises en examen de cette instruction démarrée en 2009. La très frappante qualification d’associations de malfaiteurs, qui visait notamment cette décharge du Mentaure, fait partie de celles qui ont été abandonnées. Il est aussi écarté des questions liées à l’autre décharge d’Alexandre Guérini, à la Fare-les-Oliviers, pour laquelle ce dernier reste poursuivi, comme de la destruction des ordinateurs de son équipe, imputés à son seul directeur de cabinet.

Des fonctionnaires sous pression

Alexandre Guérini suit attentivement les débats. Il est celui qui risque le plus. Dessin : Ben8

Parmi la multitude d’auditions et de documents exhumés par la longue instruction menée par successivement par trois juges, Céline Ballerini s’arrête sur “un curieux Post-it” de novembre 2004, lorsque ce terrain situé à La Ciotat devient le centre des attentions au Bateau bleu. Rédigé par une fonctionnaire affectée à l’époque depuis 22 ans au service chargé des acquisitions d’espaces naturels sensibles, il résume la difficulté des agents face à ce dossier piloté par le cabinet du président. “J’attends qu’on me dicte ce que je dois écrire !”, fait-savoir la spécialiste à son supérieur, en commentaire du projet de délibération qu’elle lui adresse.

Les courriels qu’ils s’échangent alors, pour se couvrir face à une “procédure inhabituelle”, documentent la suite : en dépit des “avis défavorables”, le rapport sera modifié pour gommer l’existence d’une décharge sur ce terrain, le prix revu à la hausse pour faciliter la transaction et la date de la session de la commission permanente avancée pour permettre un vote dans les délais. “Liberté totale pour nos fonctionnaires d’écrire, y compris sur des Post-it. Tout était public, rien n’était caché, c’était clair, net, précis”, réagit Jean-Noël Guérini.

“Mais ça sert à quoi les services techniques, les fonctionnaires ?”, demande la présidente. “À instruire les dossiers, rédiger des conclusions et le politique suit ou pas”, répond du tac au tac Jean-Noël Guérini, qui revendique la primauté de l’élu dans la prise de décisions. “J’imagine que le président du conseil général a bien d’autres préoccupations et que malheureusement les terrains de ce type doivent être nombreux…”, souligne-t-elle en retour.

“Quel intérêt le conseil général voulait-il protéger ?”

Le sous-entendu est net : quel pouvait bien être son intérêt pour ces quatre hectares perdus au fond d’un vallon, si ce n’est celui de son frère ? La communauté de communes Garlaban Huveaune Sainte-Baume (GHB), incluant Aubagne, vient en effet de confier à Alexandre Guérini une extension de la décharge sur ce terrain qu’elle est en train d’acheter. Une fois, deux fois, dix fois, l’ancien président du CG 13 réfute tout conflit d’intérêts et défend “une décision politique”. Il s’emporte contre la volonté soudaine de la mairie de La Ciotat d’acquérir le terrain : “Au nom de quoi la Ville de La Ciotat se permet-elle de préempter ? Voyant ce dossier et la tension extrême dans laquelle nous étions alors avec la Ville, j’ai décidé d’assumer mes responsabilités.” En quelque sorte, le maire d’alors Patrick Boré (LR), décidé à bloquer l’extension de la décharge, lui avait grillé la priorité sur la sauvegarde de cet espace décidément très sensible mais pas si naturel.

Les multiples relances de la présidente ne permettront pas d’éclairer “quel intérêt le conseil général voulait protéger” en exerçant ce droit de priorité. La réponse ne tombe pas de la bouche de Jean-Noël Guérini. La présidente la trouve dans un procès-verbal de garde à vue de sa conseillère spéciale de l’époque. “Je comprends mieux quand elle explique, ça a plus de sens en tout cas”, souligne-t-elle.

“Il existait un projet d’extension de la décharge du Mentaure à La Ciotat qui était porté par le GHB auquel la commune de La Ciotat s’opposait. Sachant que le maire de La Ciotat allait préempter on a pris le parti de préempter nous-même pour geler le dossier puisqu’il y avait une alternative dans ce dossier, c’est-à-dire que le GHB avait entamé une procédure auprès du préfet pour obtenir une déclaration d’utilité publique du projet d’extension.”

Ce scénario, l’ancien président communiste de GHB Alain Belviso, par ailleurs poursuivi dans un autre aspect de l’exploitation de la décharge, l’accrédite à sa manière à la barre : “Nous étions un peu outrés par le petit coup politicien réalisé par le maire de La Ciotat. […] Il savait bien la nécessité de trouver une solution d’enfouissement aux déchets de l’Est Marseillais, mais il préparait sa campagne électorale et a pu pendant cinq ans dire “Les communistes d’Aubagne nous amènent leurs poubelles à La Ciotat”.”

Force est de constater que la décision de La Ciotat promettait une résistance que le conseil général n’a pas offerte, lorsque la procédure de déclaration d’utilité publique est arrivée au bout. Prise par le préfet, cette décision surpasse toutes les règles en vigueur comme celle régissant la protection des espaces naturels. En trois mois, l’affaire est bouclée et les travaux peuvent démarrer. “Rien n’aurait pu être fait sans l’aval des services de l’État”, oppose Jean-Noël Guérini, comme ligne infranchissable.

La présidente du tribunal de la 6e chambre bis, Céline Ballerini. Dessin : Ben 8.

Après une heure consacrée à la décharge du Mentaure, Céline Ballerini entreprend alors de faire céder ses prétentions réitérées de “droiture exemplaire” sous le coup de multiples écoutes où il échange avec son frère au sujet d’affaires liées directement ou indirectement à ses activités. Les “jamais”, les “je n’ai rien à cacher”, les “je vais être très clair”, lui attirent des avertissements. “Vous savez que je suis friande d’écoutes”, sourit la magistrate, pour l’engager à “ne pas donner l’impression au tribunal que vous louvoyez, voire que vous ne dites pas toute la vérité”.

“Je n’ai fait que l’intermédiaire”

Vous n’êtes pas le premier élu à passer devant la sixième chambre et je crois que vous êtes plusieurs à ne pas avoir saisi.

Céline Ballerini

Lui maintient son absence totale de mélange entre intérêts publics et privés, même s’il donne parfois l’impression de céder du terrain. “Je n’ai fait que l’intermédiaire pour une demande de rendez-vous [avec le maire], ce que je fais pour tout le monde”, avance-t-il à propos d’un projet fraternel de parc photovoltaïque à Saint-Martin-de-Crau.

Sa sollicitude s’étend jusqu’à la promesse d’accélérer ses démarches d’obtention d’un nouveau permis de conduire pour son frère, suite à un vol. “Mais des milliers de fois je suis intervenu”, lance-t-il, y compris à l’en croire “pour des inconnus” et jusque pour des rendez-vous chez le médecin.

À cet instant, avec derrière lui 45 ans d’une carrière politique démarrée sous l’aile de Gaston Defferre, l’élu semble très peu conscient de l’impression donnée chez les trois magistrats qui devront décider de son sort : M. Duchaine, qui est un grand juge, me reprochait de faire du clientélisme. Je lui disais que notre fonction d’élu est de tendre la main au peuple de Marseille, au peuple des Bouches-du-Rhône”, clame-t-il, dans un refrain bien connu. “Vous n’êtes pas le premier élu à passer devant la sixième chambre et je crois que vous êtes plusieurs à ne pas avoir saisi” cette notion de “bien public”, commente la présidente, avant de lancer une nouvelle écoute où son frère lui donne “des conseils”.

“Tu prends Serge [Andréoni, maire de Berre à l’époque] à part deux secondes, tu lui dis “règle-moi ce problème avec mon frère.””, lui intime presque Alexandre un matin de septembre 2009. “Ça y est je l’ai vu, il m’a dit que c’était réglé”, l’informe Jean-Noël à 14 heures. “Je lui ai rien dit et j’ai dit à mon frère que je l’avais fait. Moi, il n’y a personne qui me donnait des instructions !”, justifie ce dernier. Mieux vaut avouer avoir menti à son frère qu’à la justice.

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Commentaires

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  1. Jacques89 Jacques89

    “Mais des milliers de fois je suis intervenu” Il devrait quand même savoir que « donner des coups de pouce » quand on est un élu, c’est contraire à l’intérêt public et donc illégal. Ceci dit quand on voit les risques que Sarko a pris en affirmant la même chose, il espère probablement la même clémence…

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  2. jasmin jasmin

    Je découvre l’existence d’associations anti-corruption agrémentées par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), dont Anticor et Transparency International France. Je découvre que Anticor suit le dossier Guérini et s’est porté partie civile. Je découvre enfin que le gouvernement essaie de savoir le nom du donateur majeur d’Anticor, et que Anticor a demandé à ce que le garde des sceaux soit dessaisi de la decision du renouvellement de son agrément, au profit du premier ministre, car il serait juge et parti. Peut être d’autres savaient, moi je tombe des nues. Pour ceux que ça intéresse, voici une toute courte video où Anticor explique sa participation au dossier Guérini https://www.youtube.com/watch?v=Ued4bDNyBfA
    et un article où on explique pourquoi le garde des sceaux devrait être en dehors du renouvellement d’agrément de cette association. https://www.capital.fr/entreprises-marches/agrement-danticor-pourquoi-la-mise-a-lecart-deric-dupond-moretti-ne-suffit-pas-1397474
    J’ai déjà mal à la tête de la complexité de ce procès Guérini. Les juges semblent peser des cacahuètes et ils sont bien courageux.

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