Atteintes sexuelles au club de foot : “Il y a toujours eu ces choses dans les vestiaires”

Reportage
le 8 Fév 2023
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Le tribunal judiciaire de Tarascon jugeait ce mardi l'affaire du club de foot de Port-Saint-Louis. Un entraîneur y organisait des défis et gages impliquant la nudité des jeunes joueurs, bien souvent filmés. Aussi mis en examen, le président du club est accusé de ne pas avoir donné l'alerte.

Le tribunal judiciaire de Tarascon. (Photo : LC)
Le tribunal judiciaire de Tarascon. (Photo : LC)

Le tribunal judiciaire de Tarascon. (Photo : LC)

“J’ai toujours connu ça. C’était du jeu, il n’y avait pas de perversion. Mais aujourd’hui, je sais que je n’aurais pas dû faire ça”. Devant le tribunal judiciaire de Tarascon Michel K., 32 ans, ex-entraîneur de foot, tente d’expliquer des faits remontant à 2019. “Et vous trouviez ça normal ?”, relance la présidente.“C’était de l’ambiance, y avait pas d’ambiguïté. Il y a toujours eu ce genre de choses dans les vestiaires”, déroule le jeune homme, cheveux noir de jais et sweat assorti.

Ce “genre de choses”, ce sont des actes qui ont été qualifiés par l’instruction de “corruption de mineurs”, “atteintes sexuelles par contrainte sur mineurs de 15 ans” mais aussi “atteintes à l’intimité de la vie privée et détention d’images pédopornographiques”. Une douzaine de victimes a été identifiée. Responsable de l’équipe des U15 de l’Étoile sportive de Port-Saint-Louis, il avait mis en place, dans les vestiaires et lors de sorties, des défis et gages impliquant souvent de la nudité, des fessées. Des “jeux” qui ont été à plusieurs reprises filmés, au prétexte de réaliser un montage sur la vie du groupe à la fin de l’année.  

“Je vois des enfants en train de chanter, de rigoler”

C’est justement une vidéo qui aura fait éclater l’affaire en juin 2019, avec la plainte de parents qui conduira à l’arrestation immédiate de l’entraîneur. On y voit Michel K. dans les vestiaires avec un joueur sur les genoux, qu’il tape sur les fesses, nues. À la barre ce mardi, à ses côtés, l’ex-président du club, Hahia H.. Mis en examen pour non-dénonciation, il doit expliquer pourquoi, alors qu’il avait vu cette vidéo dès septembre 2018, il n’a pas alerté la gendarmerie.

“Bien sûr, [en voyant la vidéo], je ressens de l’étonnement, répond-il aux interrogations de la présidente. Je vois des enfants en train de chanter, de rigoler, Arthur* sur ses genoux, Michel K. lui met une tape, ses collègues font pareil”. “Avec la particularité qu’il lui baisse le short, c’est quand même ce qui est reproché”, recadre la juge.

Après une première alerte venue d’une mère de joueur au sujet de cette vidéo, Hahia H. convoque l’entraîneur et explique lui avoir demandé d’arrêter “tout ce qui était extra-sportif”, ainsi qu’avoir interdit aux joueurs de se doucher sur place, un point dont Michel K. dit ne pas se souvenir. Aucune sanction n’est envisagée. Il mène aussi lui-même une petite enquête auprès notamment de quelques joueurs – mais pas du jeune de la vidéo – qui lui auraient répondu : “C’est qu’un jeu”. “Moi, Arthur, sur la vidéo, je le vois pas en pleurs, je le vois pas souffrir”, prolonge l’ancien responsable, qui a fini par lâcher les rênes de l’association, plus d’un an après sa mise en examen. 

Culture de vestiaire

Au fil des questionnements de la magistrate, l’idée d’une “culture de vestiaire” revient dans ses explications. “Dans les matches, en général, on filme les vestiaires après une victoire…, concède-t-il, notant même que l’équipe s’est cette année-là classée deuxième du championnat. Mais à aucun moment, je ne suis d’accord avec ce genre d’agissements !” Interrogé pour savoir s’il a déjà connu ces pratiques en tant que joueur, il module encore : “À mon époque, oui, on avait le jeu de la serviette, des tapes sur les fesses, oui, mais nu, non”. “Donc d’un côté, vous trouvez ses explications entendables, et de l’autre, vous n’avez jamais vu ça. À quel moment, vous ne vous dîtes pas qu’on est au-delà du jeu et de ce qui est acceptable ?”, cingle la présidente.

Si on était venu me dire qu’il continuait, je l’aurais débarqué et j’aurais alerté les autorités compétentes.

Hahia H., ex président du club

Hahia H. se défend d’être resté les bras croisés, mais finit par concéder rétrospectivement : “oui, il avait une certaine emprise sur eux. Si à 14 ans, on baisse systématiquement son short quand on nous le demande, oui, c’est qu’on est sous emprise”. Son enquête personnelle ayant conclu à l’absence de danger, le président d’alors n’évoque plus le sujet, tout au plus assure-t-il avoir encouragé des parents à être vigilants. “Si on était venu me dire qu’il continuait, je l’aurais débarqué et j’aurais alerté les autorités compétentes”, jure-t-il. Dans sa plaidoirie, son avocate, Stéphanie Legrand, insistera sur le fait qu’il n’était pas le seul adulte à avoir vu la vidéo, et donc, pas le seul tenu à effectuer de dénonciation.

Pourtant, au cours des dix mois qui s’écouleront jusqu’à l’arrestation, d’autres vidéos seront tournées et retrouvées sur l’ordinateur de Michel K., certaines avec des joueurs, dénudés, ayant pour gage d’onduler au sol. Une autre fois, Michel K. écrira lui-même sur les fesses d’un d’entre eux les lettres PSG. Sans compter des messages sujets à interprétation au sein du groupe qu’il avait créé avec les joueurs, mais pas leurs parents, sur l’application Snapchat.

Les larmes de rage des parents

Durant plus de trois heures, les deux mis en examen sont questionnés devant une salle d’audience au silence d’église. Sur les bancs, une cinquantaine de personnes, dont une dizaine d’ados et jeunes majeurs avec leurs familles. Si leurs témoignages ont été versés à l’enquête, les victimes n’ont pas parlé ce mardi. Au terme des interrogatoires, la prise de parole de trois parents vient rompre le déroulé chirurgical du procès.

S’avancent d’abord Sylvie di Benedetto et son mari, comme soudés l’un à l’autre, s’épaulant durant la lecture de textes écrits à l’avance. “Je suis choquée aujourd’hui d’entendre encore parler de jeux quand il s’agit de pédocriminalité”, tonne-t-elle, la voix coupée par l’émotion. C’est elle qui a déposé plainte en juin 2019 après avoir découvert la vidéo. “Nos enfants doivent pouvoir avoir confiance dans la justice, savoir qu’on n’a pas le droit de leur faire ça, qu’ils sont des victimes et pas responsables de quoi que ce soit”, complète son compagnon, étouffant des sanglots.

Pour avoir parlé de l’affaire ouvertement et encouragé les familles à rejoindre leur action, ces “fauteurs de troubles” revendiqués estiment avoir été mis à l’écart au sein de leur ville natale, comme le racontait Marsactu en 2020. À leur suite, Stéphanie Chabassieu, autre mère de famille très impliquée, revient sur “la confiance” accordée au club, à ses yeux trahie.

Demies excuses

La “prise de conscience” des deux mis en examen est questionnée par le tribunal ou les parties civiles. L’ex-président, notamment, ne manque pas dans ses réponses d’évoquer ce qu’il qualifie de “pressions” de la part de ces familles des victimes et multiplie les piques à leur endroit, tout en assurant le tribunal de son “empathie”. “On s’est dit que rien n’était grave, que c’était que des jeux, mais on interdit les douches, on interdit les films, pour anticiper un problème futur. La responsabilité pénale de Hahia H. a tout son sens”, commente à son sujet l’avocate de la Ligue Méditerranée de football lors de sa plaidoirie.

Michel K. va pour sa part plus loin dans les excuses. “Les parents m’en veulent, les petits aussi, je comprends. J’aurais été pareil à leur place, peut-être pire”, formule-t-il. L’examen de sa personnalité est l’occasion d’un long exposé de sa part sur sa difficulté, à l’époque des faits, à assumer son homosexualité. 

Si on m’avait pas arrêté, je sais pas jusqu’où ça aurait pu aller.

Michel K., ex entraîneur

Un refoulement qu’il lie aujourd’hui à ses agissements. Non sans quelques chaînons manquants dans son argumentaire. “Comme vous ne saviez pas faire avec les hommes, c’est les jeunes hommes qui ont été la cible de ça ?”, finit par insister un juge assesseur. “Oui”, répond Michel K., qui déclare dans un souffle : “si on m’avait pas arrêté, je sais pas jusqu’où ça aurait pu aller. Je n’avais pas de mauvaises pensées, mais on sait pas”. 

“Culture viriliste”

Son avocat, Tom Bonnifay, se charge pour lui, d’incriminer “la culture viriliste qui se transmet” dans les clubs sportifs et dont son client n’aurait été que le transmetteur, à l’instar de pratiques de bizutage,“déplacées, hors temps”. “Vous n’avez pas affaire à un pédophile, un pervers”, assure-t-il au tribunal.

Pour Michel K., le procureur a requis 36 mois d’emprisonnement, dont 18 avec sursis, une obligation de soins et une interdiction d’exercer une activité auprès de jeunes publics. Il a déjà passé six mois aux Baumettes lors de sa détention provisoire. Hahia H. voit pour sa part requis six mois d’emprisonnement avec sursis à son encontre. La décision du tribunal sera connue le 7 mars prochain.

Au terme des débats, six joueurs reconnus victimes et leurs familles sont venus se constituer partie civile alors qu’ils s’étaient jusqu’ici tenus à l’écart de la procédure. La plupart, intimidés, s’excusent de ne pas bien connaître le fonctionnement de la justice. Un père déclare avoir pris la décision “en solidarité des parents qui sont là”, montrant de la main les lanceurs d’alerte, émus. Et d’ajouter : “Les enfants, ça va leur rester à vie, ce qu’il s’est passé, c’est pas rien du tout”.

*Les prénoms des victimes ont été modifiés

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Commentaires

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  1. BRASILIA8 BRASILIA8

    On nous répète à longueur d’année de faire du sport et on peut même demander une ordonnance
    Que le sport est l’école de la vie etc ……

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    • MarsKaa MarsKaa

      On peut imaginer le sport, et le foot, en club, autrement… si on arrête ces comportements (jeux sexuels, voire agressions, virilisme exacerbé, bizutage, autoritarisme des entraineurs qui gueulent insultent et humilient, phénomène d’emprise etc…). Des bons entraineurs, avec des valeurs et des principes sains, ça existe !

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  2. BRASILIA8 BRASILIA8

    On peut ajouter les parents qui hurlent et insultent les arbitres
    Mais comme vous l’écrivez on peut imaginer

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  3. julijo julijo

    c’est stupéfiant de constater que même ds un tribunal, les prévenus continuent à dire que “c’est un jeu” ; terrifiant pour moi.

    finalement on s’aperçoit que c’est pratiquement un mode de vie pour ces prédateurs, très surpris qu’on pénalise ou en tout cas qu’on judiciarise une “ambiance de vestiaires”

    d’autres témoignages de ces pratiques dans d’autres clubs, assurément viendront raconter cette ambiance. port saint louis n’est malheureusement pas un cas à part.

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