Après la mort de Souheil, tué par un policier, la légitime défense en question

Enquête
le 13 Août 2021
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Ce mercredi, des centaines de personnes défilaient pour demander à ce que toute la lumière soit faite sur la mort de Souheil, 19 ans, mort, le 4 août dernier, après avoir été touché par un tir policier. À la Belle-de-Mai, les témoignages se multiplient pour contester la thèse initiale de la légitime défense.

Au micro, dos à la préfecture protégée par quelques policiers, Issam El Khalfaoui demande inlassablement à la République d’être à la hauteur de ses principes. Sur son T-shirt, la photo de son fils. Autour de lui, tous les membres de sa famille arborent le même vêtement. Souheil, jeune homme de 19 ans aux longs cheveux frisés y apparaît souriant au côté de son fils, 14 mois aujourd’hui.

Le 4 août, sa vie s’est arrêtée brusquement. Il a été tué au cours d’un banal contrôle de police et depuis, la famille cherche à comprendre comment son enfant, qui n’était pas armé, a pu mourir ce soir-là. Une demande “de vérité et justice” soutenue ce mercredi soir par des centaines de Marseillais. “Tout simplement, on veut savoir ce qui s’est passé et que l’enquête soit transparente”, témoigne la tante du défunt, Samia El Khalfaoui, qui s’est improvisée porte-parole de la famille. Cette semaine, le maire de Marseille Benoît Payan, sans s’avancer sur le fond de l’histoire, l’a appelée pour lui témoigner son soutien dans leur quête de vérité.

La version initiale de la légitime défense, portée par le syndicat Alliance dans les premiers articles de presse, ne les convainc pas. Depuis une semaine, un large réseau informel s’est tissé pour comprendre les faits. La famille, les amis, des habitants et militants du quartier, ont rapidement organisé un premier rassemblement dès le lendemain du décès. Conseillée par son avocat, Emmanuel Molina, la famille a commencé à récolter des témoignages. Elle croule sous les récits, au point de devoir les consigner dans un tableau Excel pour s’y retrouver.

Le père de Souheil prend la parole devant la préfecture. Photo : JML

Aujourd’hui, elle réclame l’ouverture d’une information judiciaire, soit la désignation “d’un juge d’instruction indépendant”, pour vérifier tous les récits contradictoires de celui de la police sur ces quelques minutes tragiques. Pour l’heure, l’enquête pour homicide volontaire confiée à l’Inspection générale de la police nationale est toujours entre les mains du parquet. Les parties civiles n’y ont pas accès. “Des actes nécessaires à la manifestation de la vérité restent encore à effectuer. Ce n’est qu’à l’issue de ces actes que le parquet de Marseille prendra sa décision relative à l’action publique”, précise par écrit le procureur de la République adjoint André Ribes, en charge de l’enquête.

À la Belle-de-Mai, beaucoup de zones d’ombre

Son enquête et ce qu’on croit en savoir sont au cœur des discussions au croisement des rues Bonnardel et Fortuné-Jourdan, là où la vie de Souheil s’est arrêtée. Des fleurs déjà fanées hâtivement ficelées aux poteaux de signalisation témoignent des premiers hommages. Au mur, la même photo de Souheil et son fils a déjà vieilli. Au retour du marché voisin place Cadenat, en attendant le passage du bus 49 vers le centre-ville, les passants jettent un œil au récit du drame, “une version du côté des habitant-es” placardée au mur qui ne mentionne aucun auteur précis. Ce 4 août, l’interpellation et les coups de feu ont fait sortir les voisins sur leurs balcons.

Parmi eux, Fiona qui a sorti son téléphone pour filmer. Depuis mercredi 4 août, elle fait partie de ces riverains qui se repassent la scène, se nourrissant des récits des uns et des autres. Choquée que cela se produise au pied de chez elle : “ça aurait pu arriver à tout le monde, assure-t-elle accompagnée de sa mère. On aurait pu être garé là ou attendre à l’arrêt de bus.” La jeune femme peine à trouver les mots, se frotte les yeux, visiblement marquée par l’événement. Elle fait défiler sur son téléphone plusieurs vidéos qu’elle a déjà vues des dizaines de fois. Elles témoignent de l’émotion et de la colère des habitants ce soir-là. Souheil et son ami Mohammed étaient momentanément garés comme beaucoup en ont pris l’habitude dans ce quartier en face de la Caisse d’épargne, sur le passage piéton. Un arrêt bref pour rendre visite à un ami, actuellement en béquilles. C’est alors que la voiture de police et ses trois agents se sont arrêtés à leur hauteur, racontent plusieurs témoins.

Des fleurs marquent l’endroit où Souheil a trouvé la mort. Photo : JML.

“Les policiers étaient agressifs”, assure un témoin

Depuis l’immeuble L’Olympien voisin, Rachid Belabbes, un discret retraité, assiste au début de la scène. “Ils sont arrivés, les jeunes étaient très calmes mais eux étaient agressifs. Ils disaient qu’ils le reconnaissaient, qu’il avait échappé à un contrôle de police la veille. Lui disait que c’était pas vrai, qu’ils n’avaient qu’à appeler sa mère pour vérifier”, se souvient l’homme de 67 ans. Une version qui confirment les échos de l’enquête. “À ce stade, nous n’avons vu aucun élément qui atteste de ce premier contrôle. Mais quand bien même, pourquoi dans ce cas, ne pas l’interpeller, tout simplement ?”, s’interroge Shems El Khalfaoui, un des oncles de Souheil.

La position des trois membres de l’équipage de police dont un policier stagiaire et un adjoint de sécurité (ADS) autour du véhicule, laisse un espace dans lequel Souheil se serait engagé. Volonté d’échapper à un contrôle qui aurait constaté un défaut d’assurance, pensent les enquêteurs. C’est lors de cette manœuvre que l’ADS, situé à l’avant de la Renault aurait été percuté. Et c’est lors du passage du véhicule à sa hauteur, que le policier stagiaire a tiré par la fenêtre de la voiture, touchant Souheil au thorax. La voiture finit sa course contre le porche de l’immeuble voisin. La légitime défense se mesure à l’aune de l’existence d’un danger immédiat et réclame une riposte proportionnée. C’est dans la part d’interprétation de ces notions que se développent les différentes versions. Qu’a perçu de la situation ce policier inexpérimenté ?

La gravité de la blessure d’un policier remise en cause

“D’après les dires de plusieurs témoins oculaires, la marche arrière de Souheil ne présentait aucun danger sérieux pour qui que ce soit”, assure le père. “Mon client assure que l’agent a été très légèrement bousculé par l’aile du véhicule”, appuie Olivier Kuhn-Massot, l’avocat du passager. Des vidéos prises après le tir montrent le jeune adjoint de sécurité blessé parfois à terre mais aussi parfois debout. Ces changements de posture interrogent sur la gravité de la blessure. La colère est renforcée par l’attente de certaines personnes qui se sont manifestées lors de l’enquête de voisinage et n’ont toujours pas été entendues. D’autres auditions ont déjà eu lieu. Une source proche de l’enquête assure qu’un témoignage direct appuie la version des policiers.

Les familles espèrent que l’exploitation des caméras de vidéo-surveillance du quartier, de la Ville, de la banque ou de la crèche un peu plus loin puisse apporter des réponses concrètes. Mais déjà, filtre de l’enquête que la caméra municipale qui, comme d’autres, est tournante n’était pas dans le bon axe au moment du tir et ne serait d’aucune utilité sur ce moment précis. Aucune captation du moment-clé ne serait apparu à ce stade dans le cadre de l’enquête. Mais la famille entend faire valoir les déclarations de trois témoins “dont la crédibilité a été vérifiée” pour appuyer ses doutes.

Accusations de “non-assistance à personne en danger”

Ceux-ci sont renforcés par la suite de la scène dans laquelle la famille voit “une non-assistance à personne en danger”. C’est l’intervention d’une infirmière qui passait par là qui a permis d’apporter les premiers soins à Souheil. Tournée au plus près du jeune homme, une vidéo montre cette professionnelle réclamer un T-shirt pour créer un point de compression au thorax, là où la balle est entrée. Aucun des trois agents que plusieurs témoins décrivent comme paniqués ne semble avoir agi au préalable. Retrouvée par la famille, elle aurait expliqué que Souheil avait alors encore un pouls. L’arrivée des pompiers a elle aussi été jugée tardive même si une source proche de l’enquête déjà citée mentionne “un appel immédiat à Police secours”.

La famille doit ce vendredi faire le point avec son avocat. Emmanuel Molina se dit persuadé que “la thèse de la légitime défense ne s’imposera pas durablement et peine à dissimuler la réalité d’un acte criminel révélant un comportement policier totalement disproportionné”. Avec la famille, ils réfléchissent déjà au dépôt d’une plainte avec constitution de partie civile pour, le cas échéant, provoquer la désignation d’un juge d’instruction.

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Commentaires

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  1. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    ZINEB REDOUANNE

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  2. Lecteur Electeur Lecteur Electeur

    Et cette jeune fille sauvagement agressée en toute impunité par des policiers en marge d’une manifestation alors qu’elle rentrait de son travail !

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    • petitvelo petitvelo

      Maria

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  3. patrick patrick

    Pour que l’on sache la vérité on peut faire confiance à alliance et à son représentant national g darmanin.

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  4. GENIA GENIA

    Pas très clair. Certainement une bavure due à une mauvaise évaluation du danger potentiel.
    Le quartier de la BDM est devenu incontrôlable, pire que les cités des quartier Nord.
    Néanmoins, on a plus de chance de recevoir des balles perdues des régalements de comptes continuels, localement….(2 cette semaine).

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    • adrienlouis adrienlouis

      “Le quartier de la BDM est devenu incontrôlable, pire que les cités des quartier Nord.”

      Qui êtes-vous pour avancer de tels propos? Vous gééraliser à partir de quoi ?

      Donc en fait ça justifie de tuer un jeune père de 19 ans? Votre commentaire est douteux et idiot.

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  5. GENIA GENIA

    Je parle en connaissance de cause, j’y habite et je compte les morts !
    Et les 2 jeunes qui se sont faits tuer la même semaine, par leur gang adverse, en réglement de compte : personne n’en parle plus.: pas de défilé, pas de revendications à leur sujet. ? 2 poids 2 mesures ?
    Certains types d’événements peu reluisants – sur fond de trafic de drogue – sont beaucoup moins exploitables, que d’autres !
    Je ne justifie rien, car tout le monde peut se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment avec une personne qui a pris la mauvaise décision.
    Quand à ce qui ressemble à une bavure d’un membre de la police, ce n’est pas non plus une raison de généraliser sur un corps de métier.

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