Amina Menia, artiste algéroise pose des étais sur Marseille

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Élodie Crézé
28 novembre 2013 5

Les étais disposés dans un coin de la galerie Art-cade semblent soutenir un plafond que l'on pourrait croire en souffrance, en proie à la décrépitude. Ou une façade soumise à la fragilité d'un geste architectural balbutiant. En réalité, véritable sculpture, cette somme d'étais ne soutient rien d'autre que le vide d'un ouvrage fantôme, obstruant le passage du visiteur, l'obligeant à zigzaguer, à se pencher, créant enfin un empêchement. Il en est ainsi du travail de l'artiste algérienne Amina Menia. Après trois mois passés en résidence à l'Agam (Agence d'urbanisme de l'agglomération de Marseille) dans le cadre des ateliers de l'Euroméditerranée mis en place par Marseille Provence 2013, son exposition Un écorché tente d'interroger l'histoire de la ville et ses empreintes laissées dans l'architecture.

Entre Alger et Marseille, Amina Menia se penche sur les échanges, les déplacements, les convergences sous le commissariat de Sarah Zürcher. "Alger et Marseille sont en dialogue naturel. Je n'étais jamais venue ici avant. Avec tous les clichés qui existent entre les deux villes, le passé partagé, je me suis dit que cela allait être intéressant. C'était une manière de reconduire et de poursuivre mon travail réalisé à Alger". L'artiste algéroise s'arrête longuement sur le travail des bâtisseurs et en particulier celui de Fernand Pouillon, architecte qui a construit dans les deux villes voisines. "Fernand Pouillon et le Corbusier sont incontournables. Ils appartiennent au patrimoine commun des deux pays. Pour Fernand Pouillon, sa vie est une histoire d'allers-retours, de lien et de passion".

Grâce à une carte tissée de photos de lieux, de plans ou de documents accrochés pêle-mêle sur un mur de la galerie, Amina Menia invite le visiteur à effectuer des allers-retours entre les deux villes. On découvre que certains noms de lieux comme Frais-Vallon ou La Madrague, certains édifices ou certaines rues existent des deux côtés de la Méditerranée. Il en est ainsi de la Fontaine de l'Espérance, présente à Marseille dans le Parc du XXVIe centenaire et à Alger dans les jardins de Taleb Abderahmen, dans le quartier de Bab El-Oued. Un "palimpseste" se dévoile sur le mur, établissant les ressemblances, les points de rencontre et de rupture entre les deux villes. "Ce n'est ni un générique, ni un index, mais un jeu de piste", précise la jeune femme qui montre une photo représentant des palmiers fraîchement plantés à Alger, soutenus par des étais. "C'était une idée de Fernand Pouillon". A Carnoux, ville construite par des pieds-noirs après leur départ d'Afrique du Nord, l'église a été baptisée Notre-Dame d'Afrique, en hommage à celle d'Alger.

Au-delà des cités, Amina Menia met en scène ces vies "écorchées à vif", déchirées entre deux rives. Symbole ultime de la traversée de la Méditerranée, elle a installé dans la cour intérieure et végétale de la galerie la "pierre qui pleure". Cette pierre extraite des carrières de Fontvieille, transportées par bateaux entiers vers Alger, a d'abord servi au premier grand projet de Fernand Pouillon, les 200 logements à Aix puis l'ensemble de la Tourette à Marseille. Calomniée par les détracteurs de l'architecte, la pierre légère et poreuse omniprésente dans la mémoire des pieds-noirs est rebaptisée la pierre qui transpire. Cette même pierre qui a pu ensuite recueillir les larmes des Algériens venus à Marseille travailler dans le bâtiment pour un temps et qui ont fini par y rester. "Ceux-là aussi ont beaucoup pleuré", souffle l'artiste.

Systématiquement, Amina Menia accompagne ses installations, ses photos et ses sculptures de textes. "Mon langage en tant qu'artiste est inspiré de celui de l'architecture, de l'urbanité. Les étaiements ont constitué mon premier alphabet". Les mois passés au coeur de l'Agam ont également conditionné son écriture. "Je me suis rendue compte que les personnes de l'Agam utilisaient un langage chirurgical. Elles parlaient de tissus urbains qui avaient mal cicatrisé, d'un besoin de suture entre deux zones urbaines. Moi, au départ, je ne savais pas par quel bout prendre Marseille. J'ai finalement voulu travailler la ville comme un corps. Parler de peau, de réparation, de cicatrice…"

L'espace d'exposition, lieu lui-même recouvert de plusieurs strates de peinture aux murs, la galerie des grands bains douches de la Plaine "allait devenir le réceptacle de toutes les métaphores que j'avais commencé à constituer", raconte Amina Menia. En parallèle, la commissaire de l'exposition Sarah Zürcher rappelle qu'Alger est elle-même construite sur trois plaques tectoniques et soumise à des tremblements de terre. La faille, métaphore de la fissure déchirant le mur de la galerie relie encore une fois le travail entre réel et imagination de l'artiste, entre les deux rives. 

Galerie Art-cade, galerie des grands bains douche de la Plaine, 35 rue de la Bibliothèque, 13001 Marseille.

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commentaires

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  1. kerozene kerozene

    c’est superbe. on ne sait pas si c’est le ciel qui soutient la terre ou la terre qui soutient le ciel

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  2. Citoyen de l'Estaque Citoyen de l'Estaque

    Les béquilles obliques d’Amina soutiennent les lignes des assises terrestres des deux villes, aujourd’hui affaiblies par leur immobilisme…

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  3. Aziz Farès Aziz Farès

    Amina est une visionnaire dont le talent permet de nous faire comprendre la réalité cachée de notre Être.

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  4. Guido Guido

    Bof… Place aux jeunes mais rien de bien
    nouveau dans la création.

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