Ainsi chantaient les enfants des quartiers nord

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Élodie Crézé
23 Oct 2013 10

"Nous sommes les enfants des quartiers Nord, et à pied ça fait loin jusqu'au Vieux-Port". Fredonnée, chantée, sifflée, la Chanson des enfants des quartiers nord est devenue la leur. Hanifa Taguelmint, Saïd Boukenouche, Saïd Merabti, Raïb Settita, Yamina Benchenni et bien d'autres, tous marcheurs pour l'égalité en ce mois d'automne 1983. Eux ne l'ont pas écrite, mais le refrain a rythmé leur pas, battant du poids de leur détermination les pavés marseillais jusqu'à Paris. Ce sont leurs petits frères et sœurs, leurs neveux et nièces du collège Albert Camus –  aujourd'hui disparu – qui l'ont imaginée, façonnée, sertie de couplets. Inspirés par une boule au ventre, là, logée dans le creux de l'estomac, celle du quotidien intranquille des enfants des quartiers nord.

La chanson, empruntée à un album 33 tours réalisé en 1982, Les enfants des quartiers nord brisent la glace, a précédé la Marche pour l'égalité. Sur la pochette de l'album, un manifeste rédigé par les professeurs et musiciens illustre ce qui ressemble à une prémonition : "Une chanson populaire, authentique, [c'est] celle qui dit la vie des gens, qui se transmet de bouche à oreille et qu'on reconnaît comme sienne. […] Une chanson, c'est quelque chose qu'on fait pour de bon. On ne peut pas l'enfermer, alors qu'un texte peut dormir dans un placard ou dans des cahiers. Une fois la chanson achevée, bien malin qui pourrait prévoir ses trajectoires."

A l'origine, l'histoire prend sa source dans le cadre de l'expérience collèges-quartiers, une démarche pédagogique proposée par le Cefisem (Centre de formation et d'information pour la scolarisation des enfants de migrants) et fondée sur l'échange entre les différents partenaires de l'éducation afin de lutter contre l'échec scolaire des enfants les plus défavorisés. Cela motivé par l'idée, novatrice à l'époque, qu'il faut désormais valoriser la culture et la langue d'origine des enfants de ces quartiers, pour la plupart enfants de migrants, plutôt que d'oeuvrer lourdement pour une assimilation forcée, au mépris de leurs racines.

"Classes poubelles"

Dans le collège Albert Camus, situé à Sainte Marthe dans le 14e arrondissement, ce sont les classes appelées "CPPN" (classes pré-professionnelles de niveau) où l'on retrouve beaucoup d'enfants d'immigrés qui sont choisies pour accueillir un projet "collèges-quartiers". Rebaptisées "classes poubelles" par certains élèves et professeurs dédaigneux, les CPPN traînent une mauvaise réputation. Malgré cela, un professeur de musique, Daniel Beaume, inspiré par la nouvelle pédagogie interculturelle, décide de concevoir un album avec ses élèves et des collègues, l'année scolaire 1981-1982.

Ainsi, à la fréquence de deux heures par semaine, collégiens et professeurs de musique, de langue et de français ont uni leurs compétences et leurs efforts, portés par une énergie collective, afin de mener à terme cette ambitieuse entreprise. "Nous voulions placer ces enfants en situation de réussite, leur dire, pour changer, qu'ils étaient tous capables", résume Daniel Beaume. Claude Lasnel, responsable du Cefisem reste admiratif, trente ans plus tard : "De tout ce que l'on a réalisé, ce projet s'est révélé l'aventure la plus folle. La chanson des enfants des quartiers nord notamment est devenue un véritable petit chef-d'oeuvre, un média exceptionnel d'expression."

Aujourd'hui professeur de maroquinerie, Nouria Nehari, alors âgée de 13 ans se souvient des ateliers et témoigne du rôle positif que l'expérience a représenté pour elle. "On griffonnait le texte des chansons sur un bout de papier, à partir d'un thème que l'on nous soumettait. Nous étions tous impliqués, à égalité, ce qui nous changeait de l'ambiance de nos quartiers. Nos parents étaient des Gitans et des immigrés dont beaucoup d'Algériens avaient été logés en urgence après la guerre dans des bâtiments. Ce devait être temporaire. En réalité, ils y sont restés des années, parqués, cibles régulières du racisme, même si j'y ai tout de même gardé des bons souvenirs. Mais nous, les enfants, étions témoins de choses très dures."

La partition de la Chanson des enfants des quartiers nord, scandée lors de la Marche pour l'égalité, reprise par les radios locales, a ainsi été créée par ces enfants, habitant entre autres les citées de La Paternelle et Bassens. Des enfants issus pour beaucoup de la première génération d'immigrés, particulièrement imprégnés de la culture de leurs parents. "Une vraie richesse musicale était déjà ancrée chez ces adolescents, se rappelle le professeur de musique. Ce sont eux qui ont écrit les paroles en atelier d'écriture, moi j'étais là en position d'écrivain public et en tant que musicien, au piano et à l'accordéon. Mais ils ont aussi chanté et joué des instruments, notamment des percussions".

Daniel Beaume s'inspire au départ d'une chanson existante, la Chanson de Medhi. "A l'époque de l'enregistrement de celle-ci au début des années 70, Medhi était un petit garçon de 6 ans qui improvisait avec la chanteuse Evelyne Girardon. Sa chanson a été reprise, puis enregistrée sur ce disque du "Serpent à sornettes" de Renée Mayoud par la chanteuse Michèle Bernard. Un couplet de la chanson indiquait « tu peux continuer sur cet air là, inventer des couplets et danser la samba. » J'ai donc écrit avec mes élèves de nouvelles paroles sur cette musique existante, et c'est devenu la "Chanson des enfants des quartiers nord".

Fourgons de police

Les paroles, à la différence d'autres chansons empreintes d'humour potache, soulignent la dureté d'un quotidien, décrit avec réalisme. "Dans un couplet, il est question des flics qui embarquent des enfants dans des fourgons et les font ressortir à coups de bâton. Je leur ai demandé si ce n'était pas un peu exagéré… Une élève m'a alors raconté une anecdote. Elle était dans un car et elle s'était mise à faire des grimaces, avec des camarades, comme font les gosses, à des CRS. Ils les ont fait descendre, très énervés…"

Ressortie des tiroirs de l'enfance, la fierté pour cette réalisation collective resurgit intacte : "Cet album a constitué à l'époque mon meilleur diplôme. Tout paraissait possible, dès lors que nous avions créé de belles choses directement inspirées de notre vécu", poursuit Nouria Nahari. Et lorsqu'elle entend, un an plus tard, la Chanson des enfants des quartiers nord reprise par ses aînés dans la Marche pour l'égalité, puis voilà quinze ans, des parents et leurs minots l'entonner dans sa halte garderie où elle travaille alors, la jeune femme est réellement touchée. "Dommage que le collège Albert Camus ait été transformé en école de police…" ajoute-t-elle, mi-figue mi-raisin.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Si la première chanson a été adoptée par la Marche pour l'égalité, une autre en est l'éclatant rejeton. Ainsi, en 1983, la jeune Raouda Hidri présente à Daniel Beaume une feuille manuscrite griffonnée sur laquelle figure une ébauche de chanson. "Elle l'avait inventée avec sa grande soeur, marcheuse pour l'égalité. J'ai gardé le refrain intact, composé une jolie musique rythmée et avec les enfants, nous avons réécrit les couplets". La Chanson pour une marche est née, notamment avec l'aide de Annie Bellatorre et Xavière Pantalacci, deux professeurs de français. Les paroles racontent l'histoire des enfants de la Cayolle, de la Busserine, des Minguettes, des Quatre Mille, "un envol d'oiseau migrateurs vers Paris […] Et qui reprenait la Bastille", une évocation explicite de la "Marche des Beurs".

La Chanson pour une marche, également traduite en arabe par les élèves et leur professeur de langue intègre le deuxième album intitulé "C'est chouette la vie", enregistré dans l'enceinte du collège. Près de 2000 disques sont pressés, vendus uniquement par réseau, mais rapidement épuisés. En 1995, l'association Enfance et Musique édite un CD qui compile une sélection de titres des deux albums, avec notamment les deux chansons liées à la Marche pour l'égalité. Un projet de réédition est actuellement en cours.

Le visage de Daniel Beaume trahit une certaine émotion lorsqu'il pointe du doigt les noms des enfants sur son vieil album 33 tours, le seul qui lui reste. "Certains sont devenus musiciens, metteur-en-scène, assistante sociale, professeur de maroquinerie ou simplement parents. L'un d'entre eux est mort…  C'est comme ça…" Puis, une lueur amusée vacillant au fond des yeux : "L'un de mes anciens élèves, Jean-Jérôme Esposito a eu cette formule incroyable, récemment : « C'est grâce à cela que nous ne sommes pas devenus des voyous, et ceux qui sont devenus des voyous sont devenus de bons voyous. »"

Précisions Sacem : Musique : Medhi et Evelyne Girardon, paroles : Daniel Beaume avec les élèves du collège Albert Camus

>> Avis aux musiciens, la partition de la Chanson pour une marche :

Contact : terredechansons@orange.fr

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