Réponse à l’entretien de Michel Peraldi sur Marsactu

Billet de blog
Cesare Mattina
10 Oct 2017 0

Chers journalistes de Marsactu,

J’ai lu avec intérêt la série d’entretiens conduits par Michel Samson, série à laquelle j’ai contribué avec plaisir. À la fin de cette série, j’ai découvert l’entretien avec Michel Peraldi revenant sur les précédents, dont le mien, notamment au sujet du « clientélisme ». Je dois vous dire que la lecture de cet entretien m’a laissé assez perplexe à la fois sur le fond des réponses et des affirmations qui y sont livrées et sur sa place de ce dernier entretien dans la série construite par Michel Samson et mis en ligne par la rédaction par le journal. Au moment de la sortie d’un e-book recueillant ces différents entretiens et les diffusant encore plus largement, j’ai senti le besoin de préciser certaines choses. La lecture de l’entretien m’a en effet donné l’impression de réponses très expéditives témoignant de la très probable méconnaissance des mes arguments en particulier tels qu’il sont exposés dans l’ouvrage Clientélismes urbains. Gouvernement et hégémonie politique à Marseille (Presses de Sciences po, 2016). Je souhaitais donc revenir sur trois points en particulier.

1) M. Peraldi se dit « très mal à l’aise » avec le terme du clientélisme en donnant au lecteur l’impression que j’approuve, pour ma part, son utilisation tous azimuts. Cependant, si on lit l’introduction de l’ouvrage (et idéalement l’ensemble) on s’apercevra que je considère l’utilisation courante du  terme de « clientélisme » comme un fourre-tout. J’essaye donc plutôt d’établir une typologie précise de phénomènes différents au sein d’une approche de sociologie politique. Je distingue en effet quatre phénomènes différents qui permettent à mon sens, à la fois de sortir d’usages mal contrôlés du terme et d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche :
– les relations clientélaires inter-personnelles en politique existant entre des élus et des électeurs, construites sur la base de relations amicales, de proximité ou de travail, inscrites dans la longue durée et fondées sur la fidélité et la confiance que des services seront, à terme, rendus. Des pans entiers de travaux en sciences sociales (en anthropologie, en histoire, en sociologie, en science politique) appréhendent le rapport clientélaire comme une relation de don/contre don. Le débat est ancien. Certes, ces relations clientélaires ne sont pas simples à cerner par le chercheur car il est difficile de rentrer dans l’intimité d’une telle relation. Donc soit on dispose d’archives qui nous permettent d’accéder aux échanges de courriers sur la longue durée entre des élus et leurs « clients », soit il est nécessaire de procéder à des observations ethnographiques (directes et participantes) au sein de l’entourage d’un élu. Certaines archives municipales que j’ai pu consultées m’ont permises, dans les cas des mandats de Gaston Defferre et de Robert Vigouroux lorsqu’il était adjoint, d’accéder à des échanges de courriers avec des notables de la société urbaine témoignant de telles relations ;
– le concept sociologique de « métier d’élu » (forgé par Jacques Lagroye et le Groupe d’étude sur le métier politique de l’université Paris 1 dans les années 1990 et précisé ensuite par Jean-Louis Briquet) qui permet de rendre compte du répertoire des pratiques quotidiennes des personnels politiques et des représentations qui s’attachent à leurs activités. Pour les élus qui aspirent à être ou à rester des professionnels de la politique, les activités visant la clientélisation des électeurs et impliquant la formation de machines politiques performantes font partie intégrante de l’exercice de ce métier ;
– une demande sociale privée et personnelle exprimée par des individus appartenant à l’entourage des élus ou par un électorat plus élargi en vue de l’obtention de biens et de services (emplois publics, logements sociaux, permis de construire, aides sur des dossiers administratifs, places en crèches, subventions pour une association loi 1901, etc.) qui est adressée aux élus et à leurs intermédiaires ; Il s’agit là d’un phénomène constant de nos sociétés et qui constitue, au-delà des relations de clientèle – un objet sociologique à part entière (étude des rhétoriques de la demande sociale envers l’autorité ; registres de revendication, de rétablissement d’injustice, d’appartenance dans la demande d’un service…)
– des politiques de redistribution de ces mêmes ressources individualisables qui se font souvent au bénéfice d’individus faisant déjà partie de l’entourage d’élu ou appartiennent à des groupes sociaux et socio-professionnels privilégiés par le pouvoir municipal urbain à Marseille (celle que les acteurs appellent dans les documents d’archives « la famille municipale », les notables associatifs, les élites d’associations dites communautaires, etc.).

2) Le deuxième point concerne la fameuse question de la spécificité de Marseille. L’interview laisse entendre que parler de « clientélisme » reviendrait presque automatiquement à affirmer que ce phénomène est plus important à Marseille qu’ailleurs. Ce n’est bien évidemment pas du tout ce que je montre, car pour ce faire, il faudrait comparer de façon systématique (ou au moins dans une certaine mesure, ce que je m’efforce de faire). On peut raisonnablement penser que les quatre phénomènes que je viens de distinguer existent partout, avec certes des intensités et des modalités différentes selon les contextes et leurs dynamiques de transformation historique. Néanmoins, on peut aussi faire l’hypothèse, et c’est l’idée que j’avance dans l’ouvrage, qu’entre les années 1960 et la fin des années 1980, aucune autre ville en France n’a connu un tel phénomène de rencontre entre une demande privée et personnelle de biens et de services d’une part, et  de très grandes possibilités de redistribution de ressources individualisables (emplois, logements sociaux, etc.) de la part des élus d’autre part. Cela dans un contexte dont on peut penser qu’il a peu d’équivalent en France d’effondrement de l’emploi privé, de chômage de masse notamment dans les années 1980-90, de pénurie particulièrement criante de logements sociaux avant 1960, d’augmentation soudaine et rapide des emplois municipaux (et plus généralement publics) ainsi que des mises en location des HLM. C’est la conjonction de ces facteurs qui expliquent la rencontre entre la montée de la demande sociale et des activités politiques pour y répondre.
Enfin, Marseille dispose d’une autre particularité et elle est de taille. C’est une ville où l’énonciation et la dénonciation des phénomènes d’atteinte à la probité publique (corruption, clientélisme, népotisme, favoritisme, etc.) sont particulièrement prononcées et produisent, probablement plus qu’ailleurs, des effets de mise en exergue et de dévoilement de pratiques dé dénonciation, mais aussi de défense, voire de revendication de ces pratiques (il suffit à ce sujet d’écouter les déclarations de Jean-Noël Guérini au moment de sa réélection à la tête du Conseil général en 2011 lorsqu’il revendique le clientélisme comme étant une activité au « service des plus pauvres et des plus démunis »). Marseille est une ville stigmatisée et « maudite » et elle devient donc une scène privilégiée pour des entrepreneurs de la dénonciation (journalistes, magistrats ordinaires et comptables, élus politiques, fonctionnaires de l’État et des administrations locales, etc.). Cela fait donc de Marseille un terrain privilégié pour observer les articulations entre phénomènes clientélaires, relations de corruption et les rhétoriques qui les dénoncent.
En résumé, ce n’est pas parce que la ville de Marseille est dénoncée qu’il n’y a pas pour autant de pratiques clientélaires et de corruption ou qu’elles seraient marginales ou banales. Que ces phénomènes soient du même niveau qu’ailleurs, qu’ils soient moindres ou plus importants, on ne pourra le démontrer qu’en recourant à une démarche comparative.

C’est donc à la fois en raison de ses spécificités et de sa banalité que Marseille (comme tout terrain) devrait pouvoir être analysée. En revanche, insister uniquement sur la banalité de Marseille, ne doit pas conduire à en négliger les spécificités. Ce n’est pas parce que Marseille est dénoncée et stigmatisée qu’elle est une ville plus banale et ordinaire que d’autres !
Tout cela renvoie, à mon sens, à une confusion entre objet sociologique et terrain d’enquête. Marseille est pour moi, à l’instar des autres, un terrain à la fois comme un autre et doté de particularité. Mon objet n’est ni Marseille ni le clientélisme, mais celui des modalités du gouvernement des villes interrogé à travers ses élites politiques et les interactions entre elles et des individus, des familles et des groupes socio-professionnels de la société urbaine. Je m’intéresse donc aux processus de légitimation des élites politiques urbaines et à aux conditions de création de processus d’inclusions et d’exclusion sociale et politique. Par ailleurs, les questions des modalités et des formes du gouvernement de la ville renvoient à des débats en sciences sociales très anciens :  la littérature sur les « machine politiques » américaines de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ; les recherches d’auteurs proches de la tradition sociologique de Chicago ; les community studies influençant le débat des années 1960 et 1970 qui porte alors sur les visions polyarchiques et élitistes du pouvoir ; les travaux plus récents sur le pouvoir local et le gouvernement et la gouvernance des villes en France et en Italie. Le plupart de ces travaux étant à la croisée de la sociologie, la science politique, l’anthropologie et l’histoire.

3) La troisième précision concerne la dernière réponse de M. Peraldi concernant le « clientélisme » où il semble me ranger dans la catégorie des « (…) politologues qui confondent une fonction (ou dysfonction peu importe) institutionnelle française, qui est l’économie des privilèges – ou comment transformer les ressources publiques en privilège et faire de cette transformation un moteur de la machine politique – avec une singularité territoriale ». D’abord, je dois préciser que je ne suis pas politologue mais sociologue. Un sociologue peu soucieux des frontières disciplinaires mais attentif aux objets et aux thématiques souvent traitées de façon transversale entre les différentes disciplines. Ce n’est pas à moi de prendre la défense des politistes (que quasiment plus personne, en sciences sociales, n’appelle « politologues », justement pour les distinguer des essayistes ou experts en sondage ou en relations internationales souvent présent dans les médias). Mais bien des choses ont changé dans cette discipline depuis les temps de l’influence absolue des cadres juridiques et institutionnels dans l’analyse et M. Peraldi semble ignorer totalement que désormais dans la très grande majorité des cas, les politistes sont avant tout de sociologues du politique qui, si on écoute le sociologue Stéphane Beaud, par exemple, travaillent souvent sur des objets novateurs et intéressants.

Pour terminer, une dernière remarque concerne le dispositif journalistique et la série des entretiens mis en place par Michel Samson (coauteur avec Michel Peraldi de deux ouvrages sur Marseille). Le journaliste a interviewé six personnalités du monde académique et professionnel ayant travaillé à Marseille et sur Marseille. Alors que cinq de ces interviewés sont interrogés à titre de connaisseurs de tel ou tel aspect ou phénomène de la ville, un autre statut a été donnée à l’entretien avec Michel Peraldi. Ce dernier est interrogé non pas en tant qu’auteur de travaux de recherches sur la ville mais il est érigé en super-spécialiste de Marseille revenant sur les contenus des précédents entretiens. Cela me paraît quelque peu regrettable sur plan à la fois journalistique et éthique. D’une part, car il nous prive, en bonne partie, du point de vue de M. Peraldi sur ses propres travaux ; d’autre part, parce que le projet d’entretien ne m’avait pas été présenté par Michel Samson dans un tel dispositif. Il est évident que le dernier entretien change rétrospectivement la nature des entretiens précédents.

En m’excusant d’avoir été trop long, il me paraissait néanmoins nécessaire d’apporter cette clarification, et en confirmant mon estime à l’encontre de votre beau travail journalistique d’enquête, je tiens à vous saluer très amicalement.

Cesare Mattina
enseignant/chercheur en sociologie
LAMES, Aix-Marseille Université

Cesare Mattina

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