« La Mano Negra » de Romain Molina (Hugo Sport, 2018).

Meilleur que Netflix ? Le foot business. Large.

Billet de blog
La Victoire Morale
3 Déc 2018 0

Dans le foot, quand la réalité dépasse la fiction ça donne un univers aussi impitoyable que les épisodes les plus foutraques de House of Cards. Le dernier livre de Romain Molina rend compte de ce phénomène. Spoiler : Bernard Tapie était une petite pointure.

Rappelez-vous, en 2006 Roberto Bolaño publiait un petit livre étrange que tout le monde s’est amusé à prendre pour une coquetterie littéraire sans conséquence avant d’en apercevoir toute la force et la profondeur. La littérature nazie en Amérique est aujourd’hui un totem incandescent de la littérature mondiale. Bolaño y déroulait une galerie de portraits monstrueuse et paradoxale car dans toutes ces notices biographiques d’écrivains fantasmés, pas un seul véritable nazi. Des gagas, des racistes, des hommes qui n’aiment pas les hommes qui aiment les hommes, des psychopathes, mais pas de nazis. On y reviendra. Cet exercice, très borgésien, avait aussi cette particularité, que finalement seule la fiction possède, d’insérer une possibilité infinie dans le coeur matériel du réel.

Quinze ans plus tard, Romain Molina publie La Mano Negra qui, toute proportion gardée, fait chemin inverse : à travers une enquête journalistique ultra fouillée et différents portraits d’agents, d’intermédiaires, de businessmen tous aussi carnavalesques les uns que les autres, le journaliste propose un texte sur les « forces obscures qui contrôlent le football » autant que sur le rapport troublant que le monde physique entretient avec sa possible fiction. Délire.

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Dans ses vidéos Youtube, où il est enrhumé une fois sur deux, Romain Molina se définit souvent comme un conteur d’histoires et pour ceux qui ont déjà lu ses livres précédents l’assertion n’est pas volée. Comment dire… arriver à faire lire les biographies de Unai Emery et Cavani à un marseillais… Mais Molina déborde, assaisonne et ouvre des perspectives. Ses livres ne sont jamais restreints par leur sujet, mais sont des prétextes à voir les choses d’un peu plus haut, de façon un peu plus large. Le monde est complexe, ce qui ne veut pas forcément dire qu’il est compliqué. Voilà déjà une excellente raison pour le raconter. On ne sera donc pas surpris de voir son cinquième livre introduit par une nouvelle de Denis Robert en forme de « préface », pour ensuite enchaîner les paragraphes à la façon d’un polar de Jean-Patrick Manchette. Première page, y’a un quai de gare, de la brume, une écriture sèche qui claque comme un pétard et des carabistouilles en veux-tu en voilà.

Parasites, entremetteurs, intermédiaires louches, politiques véreux ou crédules, agents, super-agents, méta-super-agents, sans oublier le frérot qui réclame sa part de la galette… Réalité ou fiction, le football fait manger à peu près tout le monde. Sauf peut-être sa propre base. Illustration parfaite et aboutie de la fameuse théorie du ruissellement. La Mano Negra nous parle d’argent, bien entendu, mais aussi de sang. Pour ceux qui en doutaient encore le foot est avant tout devenu une affaire de couloirs paranoïaques, de comptes off-shore, de triangulation et de bars à putes. En lisant l’enquête de Molina, l’image structurelle qui me vint à l’esprit, moi petit-fils de docker, fut celle d’un port avec son activité à ciel ouvert, son commerce installé, ses lois maritimes et puis toutes les ramifications extérieures qui s’y connectent, les deals, la contre-bande, la flopée de systèmes parasites qui s’y engouffrent et y développent une économie parallèle. Les 90 minutes d’un match ne s’offrant plus que comme la fragile excuse à un marché opaque et métastasique.

On avance dans le livre entre rires nerveux, stupeurs et véritable fascination, comme à regarder un trou rempli de serpents en train de se bouffer.

« Qui dirige la toile d’araignée ? » s’interroge Molina, qui est plongé dans le marasme depuis un certain temps déjà et qui s’est déjà vu reprocher par certains de ses abonnés des vidéos trop alambiquées, sur-peuplées d’ombres aux noms imprononçables. C’est que la toile est immense, le rhizome infini. Combien de sociétés sont sous le « contrôle » de Pini Zahavi, le super-agent quillé en haut de la chaine alimentaire ? Combien de mouvements chelous avant qu’un joueur n’arrive à destination ? Combien d’intermédiaires se greffent sur des transactions de plus en plus compliquées ? Combien de passeports pour Untel ? Combien de vies pour Machin ?

On avance dans le livre entre rires nerveux, stupeurs et véritable fascination, comme à regarder un trou rempli de serpents en train de se bouffer. Le foot c’est un peu comme les premières minutes du Blue Velvet de David Lynch. Derrière la beauté de la carte postale grouille un monde d’insectes dégueulasses et d’oreilles coupées. On le voudrait populaire, il se donne sans mesure aux affaires ou à la politique, ou aux deux selon les interlocuteurs et les besoins, selon les rapports de forces et les allégeances. C’est assez fascinant, d’autant plus que rien n’est ou tout noir ou tout blanc. Rien n’est vrai ou faux. Le personnage (sic) de Pini Zahavi en est sans doute l’expression la plus troublante et la plus envoûtante. Silhouette centrale, dont l’ombre plane sur tout le livre, Zahavi est aussi la somme de toutes les parties plus tout le reste que l’on ne saura jamais. Les chapitres qui défilent ressemblent à des ébauches de romans de John Le Carré ou au pitch d’une série produite par Netflix. Les autres « personnages » avancent comme des légendes montées de toutes pièces, venues de nulle part, n’offrant que peu de prises à celui ou celle qui voudrait remonter le cours d’une vie aux multiples versions ; sortes de Thomas Pynchon diaboliques, produisant un récit souterrain aussi alambiqué que leur comptabilité. Sérieux, c’est fascinant.

Et finalement, la porte d’entrée que propose la préface de Denis Robert, cette mise en abyme donnée au lecteur-supporter comme on tend un miroir à un aveugle, est à mon sens la plus pertinente qu’on pouvait donner à ce livre. Qu’est-ce que ça veut dire pour nous, simples amateurs de foot, tout ce couscous de gaga ? Que doit-on en penser ? Peut-on continuer à se laisser faire les poches par les diffuseurs télé, le marketing de la « fan experience » et les instances internationales qui cautionnent et participent au système de la Mano Negra sans réagir ou, au moins, sans culpabiliser ? Sacrées questions qui nous mettent face à nos contradictions (apparemment, c’est à la mode). Comme le dit Pini Zahavi, les gens s’en foutent de savoir qui est à la tête de leur club. Le reste de la France peut bien railler le PQSG, c’est surtout tout ce qui lui reste. La majorité d’entre nous aurait avalé son poids en glaire en souriant si on lui avait servi Neymar et Mbappé au mercato. Ne nous mentons plus et ouvrons bien grand les yeux. Le foot c’est aussi ça. Et à tous les niveaux (coucou les matchs foireux de National !).

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Dans un entretien donné à la revue Lateral en 1998, Bolaño expliquait que le monde qu’il avait choisi pour cadre de La littérature nazie en Amérique, le monde de l’extrême-droite, était un monde démesuré. Un espace où réalité et fiction semblent indistincts. Bolaño poursuivait en précisant qu’en causant de l’extrême-droite, bien souvent, c’était surtout pour parler de la gauche : « Je prends l’image la plus facile à caricaturer pour parler d’autre chose ». En racontant les « monstres » qui peuplent La Mano Negra, Romain Molina ne les dépeint jamais comme tels. Ils sont hommes agissants, poussés par des intérêts complexes et connectés. Point. Et en ce sens, il parle tout aussi bien de nous et du rapport schizophrène que nous entretenons avec le « beau jeu ». Fa-sci-nant.

La Mano Negra. Ces forces obscures qui contrôlent le football de Romain Molina (Hugo Sport, 2018).

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par Lionel Bérenger

Illustration : René Buri, Saõ Paulo, Brésil, 1960.


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