Marseille, un défi à la géométrie.

Billet de blog
le 16 Avr 2019
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C’est entendu, Marseille est une ville cosmopolite, multiculturelle et plurilingue mais ce que l’on dit moins (ou pas), de peur de ranimer le spectre de Gobineau ou de transgresser les règles de la bienséance, est que cette ville est multiraciale et pire, un lieu où les races ne se mélangent guère. Le quadrillage sectoriel y est bien déterminé et gare à celui qui s’aventure hors de ses frontières géostratégiques.

On se revendique de tel ou tel quartier, on se singularise en occupant l’espace et on se différencie en arborant ostensiblement son appartenance sociale. Race et territoire sont prégnants ou, pour le dire autrement, droit du sang et droit du sol s’y combinent et participent à forger des identités fortes, génératrices d’ostracisme et de conflits (pas toujours) larvés.

Forme moderne de la guerre des tranchées, on la désigne dans la capitale provençale de « Guerre des trottoirs ». Les sociologues urbains, toujours à l’avant-garde, se référant à Carl von Clausewitz et à Gilles Deleuze parlent même de « territorialisation spatio-stratégique ».

Qui sont les protagonistes ? Leurs intérêts respectifs sont-ils si divergents et les méthodes employées si différentes ?

A priori rien ne permet d’assimiler le chihuahua du Roucas Blanc et le rottweiler de Saint Antoine ; le bulldog anglais de Monticelli ou de Périer et le corniaud de La Blancarde ; le lévrier afghan de Saint Giniez et le pitbull de Air Bel…et pourtant !

Des Goudes à L’Estaque, le procédé mis en œuvre par tous ces acteurs pour s’approprier l’espace et étendre leur pouvoir d’influence est identique et relève du droit du sol. Chacun tient à marquer le terrain de son empreinte et n’hésite pas à utiliser une arme chimique sous la forme du déchet, de l’excrément. Dans la bouche des marseillais mais aussi sous leurs pieds, la déjection canine est un marqueur fort de la ville. Elle fait d’elle un défi à la géométrie euclidienne puisque la ligne droite n’est pas ici le plus court chemin d’un point à un autre… à moins bien sûr d’être superstitieux et de penser que « marcher dedans du pied gauche porte chance ».

Marseille est la seule cité maritime qui a importé en son sein un sport jusqu’alors réservé aux massifs montagneux enneigés : le slalom. Il faut sans cesse anticiper, zigzaguer, louvoyer pour contourner l’obstacle afin de ne pas déraper sur la chose, au risque de se blesser et de visiter alors, contre son gré les urgences de La Timone. Entre sentir mauvais et se sentir mal, il n’y a qu’un pas, celui de trop…justement.

Le danger est patent, permanent. Partout il guette : à l’angle d’une rue, au détour d’un immeuble, à l’ombre d’un abribus. Personne n’est épargné. Il n’est pas non plus, selon les quartiers, de même nature. Nourri au foie gras et au filet de bœuf dans les quartiers sud, le Canis lupus familiaris n’a pas « le même rendu » que son homologue des quartiers populaires, abreuvé de croquettes de chez ouaf-ouaf. Le rejet est moins compact, plus onctueux, plus glissant aussi et d’autant plus redoutable. Ironie du sort et/ou conséquence perverse de la réalité des inégalités sociales.

Alors le passant en est réduit à adopter une attitude de prudence de Sioux : il a en permanence le regard tourné vers le sol, il scrute, examine, explore, mesure les difficultés qui s’offrent à lui. Le corps penché en avant, tous ses sens en éveil, il avance lentement. Sa concentration extrême le prive de la pleine jouissance du ciel azuréen et de l’observation instructive de l’architecture haussmannienne, pourtant présente çà et là.

Les conséquences négatives de cette situation alarmante les plus communément dénoncées se manifestent par un déficit d’image pour la ville en matière de protection de l’environnement et de propreté. Elles sont évidemment affligeantes mais plus que l’aspect écologique c’est dans le champ anthropologique que les dommages sont, à notre sens, les plus dévastateurs.

Cette posture courbée, résignée et finalement fataliste du piéton marseillais (laquelle tranche singulièrement avec l’attitude fière et martiale du supporter de l’OM) constitue un handicap rédhibitoire quant à sa capacité à s’ouvrir à des horizons heuristiques nouveaux. Comment s’étonner alors des rumeurs, émanant de la capitale parisienne, qui considèrent que le marseillais allie bassesse de vue et étroitesse d’esprit.

Pire, selon la thèse de René Girard sur le désir mimétique, ici régressif, la déjection canine aurait une influence déterminante sur la miction aléatoire, intempestive et incontrôlée des propriétaires de canidés, eux-mêmes imités par les frères, les cousins, les voisins et autres passants. Tous ces bipèdes, au nom de la loi de l’évolution de l’espèce (mais le terme « évolution » en l’espèce est ici discutable), ont un pouvoir supérieur à celui des quadrupèdes, de maculer non seulement les trottoirs mais aussi les murs dont certains déjà, se lézardent sous l’effet de l’acide urique et qu’il est donc conseillé de ne pas raser.

Le mur, expression première d’une technologieet d’une ingénierie avancées,expérimentées par lesbâtisseurs des cathédrales, des pyramides et des palais les plus harmonieux est le symbole même du dynamisme d’une société épanouie et d’un futur radieux stimulant. Causer préjudice à ses fondations c’est porter atteinte aux fondements mêmes de notre civilisation dont la cité phocéenne est un emblème majeur puisque « Massalía », vieille de deux mille six cents ans, est la villela plus ancienne de France. Le danger ne vient pas, comme le serinent les déclinistes à la mode, d’une quelconque religion qui aurait pour projet d’imposer son pouvoir hégémonique aux autres mais bien de ceux qui, au quotidien, salissent la terre de nos ancêtres et lézardent les murs de notre avenir commun.

Voilà l’ennemi ! Les chieurs et les pisseurs qui tentent de nous faire prendre leurs vessies pour des lanternes, censées éclairer notre destin.

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