Libres de choisir ou libres de subir ? – la canicule comme question de classe
A Aubagne, les températures dépassent aujourd’hui les 35 degrés dans les salles de classe. Les bâtiments accumulent la chaleur. Les élèves et les personnels ont chaud. Et face à cette situation, la réponse apportée par les pouvoirs publics est révélatrice d’une évolution profonde de notre manière de gouverner.
La municipalité invite les familles qui le peuvent à venir récupérer leurs enfants.
Le ministère maintient les épreuves du brevet malgré les alertes canicule et recommande des « pauses fraîcheur ».
Derrière ces deux décisions se cache une même philosophie politique : face à un problème collectif, chacun est invité à trouver sa propre solution.
Ceux qui peuvent choisir… et ceux qui ne le peuvent pas
Lorsque la municipalité écrit aux parents qu’ils peuvent venir chercher leurs enfants à l’école, elle crée en apparence une liberté supplémentaire. Mais cette liberté n’existe pas pour tout le monde.
Certains parents peuvent quitter leur travail. D’autres peuvent télétravailler ou disposent de grands-parents disponibles. Certains peuvent financer une garde.
D’autres non.
Comme lors de la réouverture des écoles après le confinement de 2020, on présente alors comme un choix individuel ce qui est en réalité profondément déterminé par la situation sociale de chacun.
Il faut rappeler encore ce qui devrait pourtant être une évidence :
Les individus ne sont pas des agents neutres placés dans un milieu neutre. Les individus sont des sujets sociaux et historiques.
Ceci est une réalité à laquelle personne ne peut échapper mais qu’on feint de ne jamais voir.
Lorsqu’un problème collectif est renvoyé aux décisions individuelles, ce sont toujours les mêmes qui disposent d’une marge de manœuvre. Et toujours les mêmes qui n’en ont pas.
Le retour du non-choix
La situation actuelle rappelle étrangement celle de la sortie du premier confinement. À l’époque, le gouvernement expliquait que la rentrée se ferait « sur la base de volontariat ».
Aujourd’hui, à Aubagne, on nous explique : les familles qui en ont la possibilité peuvent récupérer leurs enfants et les garder à la maison.
La logique reste la même.
Le problème n’est plus traité comme une question collective appelant une réponse collective. Il devient une affaire de responsabilité individuelle. Chacun doit s’adapter, s’organiser, trouver une solution.
Ce que l’on appelle liberté ressemble alors souvent à un non-choix.
Le brevet ou l’inégalité organisée
Cette logique est également à l’œuvre dans la décision du ministre de maintenir les épreuves du brevet. Les candidats bénéficieront de « pauses fraîcheur ».
Mais qu’est-ce qu’une pause fraîcheur ?
Dans certains établissements, ce sera une salle climatisée. Dans d’autres, un couloir pas forcément moins chaud que les salles de classe. L’examen reste officiellement national mais les conditions dans lesquelles les élèves le passeront le seront beaucoup moins.
Le “Plan Marshall” qui a vécu vingt-quatre heures
Cette séquence a également révélé quelque chose de préoccupant dans la manière dont les responsables politiques parlent aujourd’hui de l’école. Interrogé sur Ici Provence, le maire d’Aubagne reconnaît un état extrêmement préoccupant du patrimoine scolaire communal.
Il évoque des écoles où les toitures fuient et l’ampleur des retards accumulés.
Et il annonce :
« Un Plan Marshall pour les écoles » et une climatisation de toutes les écoles dès 2027 !
Le choix des mots n’est pas anodin. Le Plan Marshall fut l’immense programme de reconstruction lancé après une guerre qui avait laissé une partie de l’Europe en ruines. Employer cette expression revient à reconnaître que les écoles aubagnaises ont subi une dégradation historique. Ceux qui subissent l’état des bâtis scolaires aubagnais depuis de nombreuses années avec les fuites d’eau, des invasions de rats et de souris, des moisissures, des écoles sans services de ménage ou de chauffage suffisants, voire même avec des systèmes d’alarmes incendie défaillants, peuvent être d’accord avec ce constat.
Mais employer une telle expression implique également un engagement historique.
Or dès le lendemain, ce plan de climatisation disparaît.
La presse locale résume :
« Aussi vite qu’apparu, le plan de climatisation n’existe déjà plus. »
Il n’est désormais plus question de climatiser toutes les écoles mais de combiner plusieurs solutions : végétalisation, brassage de l’air, climatisation selon les besoins.
Certaines de ces mesures avaient déjà été engagées par l’équipe municipale précédente. Comment ne pas s’interroger sur la légèreté avec laquelle de telles annonces et promesses sont formulées ? Annoncer un “Plan Marshall” puis le voir disparaitre en moins de vingt-quatre heures ne constitue pas seulement un problème de communication : c’est susciter un espoir collectif avant de le retirer presque aussitôt. Alors que l’ambiance thermique joue avec la santé physique des personnels et des élèves, ce genre de pirouettes ne peut qu’avoir une incidence sur leur santé mentale.
Quand l’espoir remplace la politique
L’un des passages les plus surprenants de l’interview survient lorsque le maire déclare :
« On espère que les 40 degrés au mois de juin ne seront pas là toutes les années. »
Cette phrase est peut-être la plus révélatrice de toutes. Non parce qu’elle exprime un souhait. Nous espérons tous que les vagues de chaleur seront moins fréquentes.
Mais parce qu’elle intervient alors même que l’ensemble de la communauté scientifique explique exactement l’inverse. Le réchauffement climatique n’est plus un risque futur mais une réalité présente. Nous ne devons donc pas espérer mais anticiper, planifier, investir et apporter des réponses structurelles.
Refaire de la politique
La chaleur dans les écoles n’est pas une somme de difficultés individuelles mais un problème collectif. L’état thermique des bâtiments scolaires est un problème collectif. L’organisation des examens pendant les canicules est un problème collectif. L’adaptation de l’école, et de façon générale de tous les services publics, au changement climatique est un problème collectif.
La véritable question est donc simple : voulons-nous continuer à répondre à ces défis en demandant à chacun de se débrouiller selon ses moyens ? Ou voulons-nous reconstruire des réponses communes, capables de garantir à tous les élèves et à tous les personnels les mêmes conditions de sécurité, de travail et d’étude ?
Car lorsque l’action publique se résume à distribuer des libertés inégalement utilisables, elle cesse peu à peu de protéger. Et lorsqu’elle cesse de protéger, ce sont toujours les plus fragiles qui paient la facture.
Lorsqu’une société répond à un problème collectif par une somme de solutions individuelles, les inégalités existantes ne disparaissent pas : elles s’approfondissent.
Tout ceci suit malheureusement une logique plus profonde qui dépasse largement la seule question de la canicule.
Depuis plusieurs décennies, les pouvoirs publics répondent de plus en plus souvent aux problèmes collectifs par des mécanismes individualisés : orientation scolaire, accès aux études supérieures, recherche d’emploi, accès aux soins, prise en charge du grand âge ou encore adaptation au changement climatique.
Partout, le même discours revient : chacun doit choisir, s’adapter et être responsable. Mais lorsque les ressources, les revenus et les conditions d’existence sont profondément inégaux, ces choix ne sont jamais réellement libres.
On livre alors les individus à eux-mêmes en appelant cela liberté.
Or la véritable liberté ne consiste pas à choisir seul parmi les contraintes qui nous sont imposées mais à pouvoir agir collectivement sur les conditions de notre existence. John Dewey expliquait qu’un individu pense et agit rationnellement lorsqu’il adapte son comportement à l’environnement mais tout en cherchant à modifier l’environnement lui-même en retour afin qu’il lui soit plus favorable. Et ce qui caractérise l’humanité est le caractère social de ce qu’on appelle progrès.
Face au changement climatique, face à la dégradation des écoles, face aux inégalités territoriales et sociales, les réponses ne pourront pas être individuelles. Elles devront être collectives. Car si nos dirigeants ne cessent de répéter que l’investissement dans les écoles, dans les services publics ou dans l’adaptation climatique est « au-dessus de nos moyens », une autre question mérite d’être posée : au-dessus des moyens de qui ?
Car les richesses produites par notre société n’ont jamais été aussi importantes et la question ne peut donc pas être celle des moyens disponibles. La question est celle de leur répartition et des choix politiques qui président à leur utilisation.
Et c’est précisément parce qu’il s’agit d’une question politique qu’elle ne peut être abandonnée ni à la fatalité climatique, ni aux mécanismes du marché, ni au simple « débrouillez-vous ». Elle ne peut pas davantage être réduite à un jeu permanent de renvoi des responsabilités entre collectivités, État, majorités passées ou circonstances extérieures. Car la démocratie commence précisément lorsqu’une communauté décide collectivement de prendre en charge les problèmes qui la concernent.
La chaleur dans les écoles nous rappelle aujourd’hui une évidence trop souvent oubliée : lorsqu’un problème est collectif, la solution doit l’être aussi. Et cette dernière ne peut apparaitre par miracle. Elle doit être construite par la participation du plus grand nombre.
Choisir de ne pas s’y impliquer, c’est valider une trajectoire qui transforme progressivement les droits en privilèges, les solidarités en options et les problèmes collectifs en responsabilités individuelles.
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