"Prends garde de perdre ton âme"

Hommage à Maurras chez les Dominicains : une lettre ouverte aux responsables catholiques

Tribune
Zumbi
17 Avr 2018 6

L’organisation le 21 avril prochain, dans des locaux de l’ordre des Dominicains de Marseille, d’un « week-end d’hommage à Charles Maurras » par la Fédération Royaliste Provençale et l'Action Française Provence réveille de vieux démons que l'on avait pu croire exorcisés .

Petit-fils d’une résistante catholique, Jean-José Mesguen signe ici un texte touchant pour s’élever contre le « week-end d’hommage à Charles Maurras » qui doit se tenir dans les locaux des Dominicains de Marseille ce samedi à l’initiative de la Fédération royaliste provençale et l’Action française Provence. Il a d’abord publié cette lettre ouverte dans l’agora, notre espace d’expression libre. À sa lecture, Marsactu a décidé de mettre en avant cette interpellation qui, partant d’un cas personnel, revient sur une sombre période de l’histoire qu’il est parfois bon de rappeler. 

« Prends garde de perdre ton âme »

Lettre ouverte aux responsables catholiques marseillais

La nouvelle de l’organisation le 21 avril prochain, dans des locaux de l’ordre des Dominicains de Marseille, d’un « week-end d’hommage à Charles Maurras » par la Fédération royaliste provençale et l’Action française Provence me choque peut-être encore plus que d’autres citoyens, pour des raisons personnelles et familiales : elle constitue une atteinte à la mémoire d’êtres qui me sont particulièrement chers, et une menace pour d’autres, bien vivants.

Depuis quelques semaines les membres de ma famille se réjouissaient de la bonne nouvelle, celle d’avoir retrouvé enfin un petit garçon dont on parlait à mes frères et sœurs depuis notre enfance, avant même que nous comprenions de qui il s’agissait. Nous avions retrouvé Nanou, c’était le surnom qu’on lui donnait alors : un enfant de trois ans qui fut confié à ma grand-mère, catholique pratiquante qui plus tard reçut la médaille de la Résistance pour d’autres faits (elle ne quitta les geôles de la Gestapo à Nice que grâce au débarquement en Provence). Le petit a vécu sous ce toit avec de faux papiers d’un « cousin de Bretagne » jusqu’à ce qu’en 1947 on le confiât à nouveau à sa famille, revenue miraculeusement vivante des camps où l’on exterminait les Juifs. Cette extermination facilitée par la complicité active d’un grand nombre de disciples de Maurras, dont les zélateurs actuels ne pourront jamais nier qu’il considérait Drumont, le pire théoricien de l’antisémitisme français, comme son « maître génial », et qu’il a écrit « Nous en avons à leur gouvernement et à leur tyrannie [il parle ici des protestants], non à leur existence (contrairement aux Juifs) ». Ma grand-mère, ma grand-tante perdirent la trace de « Nanou » en 1947 mais en parlèrent toujours avec nostalgie. Une recherche obstinée et l’aide de diverses organisations nous a permis de le retrouver très récemment, ma sœur va le rencontrer dans quelques jours, on parle d’inscrire le nom de ma grand-mère au Mémorial des Justes des Nations. Lors du premier contact, le dialogue suivant a eu lieu « Mais pourquoi vous m’avez tant cherché ? — Parce qu’on a toujours entendu parler de toi et que Maman aurait voulu savoir où tu étais et si tu avais eu une bonne vie. — Oui, j’ai eu une bonne vie, j’ai eu quatre enfants et neuf petits-enfants, c’est une bonne vie ». Cet homme, sa femme, ses quatre enfants et neuf petits-enfants ne seraient pas sur terre si les disciples les plus actifs de Maurras avaient gagné : pour eux , c’était un enfant à éliminer pour être né de parents qui avaient la double tare d’être juifs et d’Europe Centrale.

Cette rencontre sera un moment de grande joie pour nous, et cette joie aurait été encore plus grande pour ma mère si elle avait encore été là. Mais quelle aurait été sa tristesse et sa colère en apprenant que va se tenir ce colloque d’idolâtres de Maurras, et dans un local catholique ! Elle avait cru révolu le moment où nombre de dignitaires de l’Église catholique de France appuyaient la criminelle persécution antisémite de l’État français, où certains allaient jusqu’à bénir la Milice ou les Français engagés dans les Waffen SS. Elle se souvenait très bien que si l’on a dit après la Libération que Monseigneur Saliège avait sauvé l’honneur du clergé catholique, il était alors dramatiquement isolé. Elle espérait que les complicités ecclésiastiques qui avaient permis de soustraire à la justice républicaine l’assassin Paul Touvier et d’autres n’étaient qu’une douloureuse séquelle du passé. Dois-me réjouir qu’elle ne soit plus parmi nous pour voir ce qui va se passer au couvent des Dominicains de Marseille ? Qu’on va y rendre hommage à celui qui en voulait explicitement à l’existence des Juifs ?

Et qu’allons-nous dire à Nanou, à sa femme, à ses enfants, ses petits-enfants ? Que le visage le plus odieux de notre pays se dessine à nouveau et que les représentants de sa religion majoritaire n’y voient rien de répréhensible ? Je me souviens d’avoir lu avec une grande émotion dans ma jeunesse un manifeste écrit par des chrétiens, contre l’avis de leur clergé à l’époque, « France, prends garde de perdre ton âme ». Ce texte, ma grand-mère n’avait même pas eu besoin de le lire. Elle avait fait son devoir comme une évidence. Juste parce qu’elle donnait un sens aux mots elle entendait le dimanche à l’office, vous vous en souvenez peut-être ? « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.»[2]

Jean-José Mesguen,

En hommage à celle qui l’a fait baptiser


[1] https://www.actionfrancaise.net/evenement/marseille-week-end-hommage-a-maurras/

[2] Évangile de Mathieu, 25, 40


Commentaires

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  1. ptit-marinptit-marin

    bof……………………………………………………………….
    belle histoire perso, mais ce n’est pas l’Histoire

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  2. ZumbiZumbi

    Vous avez d’étranges lunettes, ptit-marin : où est l’Histoire si ce n’est pas celle qui est faite de dizaines de millions d' »histoires perso » ? Ce sont des personnes de chair et d’âme qui ont été victimes ou sauvées par millions, une par une et en groupe ; ce sont des personnes de chair et d’âme qui ont collaboré ou résisté, une par une et en groupe ; ce sont des personnes de chair et d’âme qui ont sombré dans l’abjection ou qui ont montré ce qu’Humanité veut dire, au péril de leur vie souvent. On trouve parfois leur patronyme sur une stèle fleurie une fois l’an, ou sur la plaque de la rue… L’Histoire, c’est Jules César et Napoléon, les Grands, vous croyez ?
    Et incidemment vos petites lunettes vous empêchent de voir qu’il s’agit d’Histoire au présent, c’est-à-dire de société et de politique : les mêmes compromissions et le même silence retentissant se reproduire aujourd’hui apparemment soulèvent en vous ce seul mot qui résume tout : « bof » avec une longue ligne de pointillés. Cela en dit long en effet.
    Au fait, ceux qui « ne faisaient pas de politique » du temps de Pétain, qui se disaient que « ce n’étaient pas leurs affaires » — ont souvent été surnommés alors et à la Libération les « beurre-oeufs-fromage », car les affaires continuaient bien sûr, il faut bien vivre, n’est-ce pas — et les autres n’ont qu’à crever. Les b.o.f diront plus tard : « on ne savait pas ». Eh ben vous savez : on va rendre hommage à Maurras, un des principaux inspirateurs de l’extrême-droite antisémite, dans les mêmes murs à l’abri desquels de courageux Dominicains il y a plus de 70 ans ont sauvé des enfants juifs — et il y eut certains de ces chrétiens qui se retrouvèrent à Dachau. Mais bof.

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    • TristanTristan

      Merci! De belles paroles et beaucoup de lyrisme poétique, en croirait presque lire de Zola! Mais il ne faudrait pas confondre myopie avec hypermétropie … car après on ne voit plus rien.

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    • ZumbiZumbi

      Tristan, on cherche juste un argument dans votre réponse : il y a des gens qui ont massacré des enfants et d’autres qui les ont sauvés, au péril de leur propre vie. Désolé pour vous si la différence ne vous émeut pas.

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  3. Electeur du 8eElecteur du 8e

    Oui, c’est un texte touchant, et même s’il aborde l’Histoire par l’histoire, il rappelle les valeurs universelles qui distinguent l’humaniste du persécuteur. A une époque où la mémoire de cette période s’estompe et où la xénophobie, l’antisémitisme, l’homophobie, l’islamophobie s’expriment de plus en plus ouvertement, les témoignages comme celui-ci sont précieux.

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  4. Alain PaireAlain Paire

    Bonne nouvelle… sur le site du Centre Cormier on apprend que le colloque est annulé « pour raisons de sécurité »…. C’est un peu court, çà n’exonère rien quant à une complicité à ce point détestable. De même , ce vendredi matin, dans le Monde des Livres, articles sans vigueur à propos de Maurras, deux pages trop longues pour finalement souligner qu’il s’agit d’un « penseur et écrivain daté ».

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