Les vestiges de la Corderie et le besoin de sentir le passé

Billet de blog
marseillologie
24 Juin 2017 4

Le débat autour de la conservation ou non du site archéologique de la Corderie offre un bel exemple de la tension qui existe autour du passé et des usages que l’on en fait. Ce débat est vif à Marseille, facilement qualifiée de ville sans mémoire ou ville de boutiquiers plus intéressés par leur comptabilité que par l’histoire. Que l’on soit pour ou contre la conservation, pour ou contre la valorisation du site, prenons un peu de recul pour contempler deux questions passionnantes soulevées par cette polémique.

La première renvoie aux processus de patrimonialisation, c’est-à-dire de construction du patrimoine. Pourquoi certains monuments ou sites, certaines pratiques ou traditions sont considérées comme « faisant partie du patrimoine » alors que d’autres non ? Des experts du patrimoine comme Jean Davallon s’accordent à dire qu’il s’agit d’une représentation du passé ayant pour but de renforcer l’identité présente du groupe. On considère un objet comme faisant partie du patrimoine dès lors qu’il est reconnu par le groupe comme un élément essentiel du maintien de l’identité collective. Jusque-là c’est assez simple et tout le monde est d’accord pour dire que la destruction d’un emballage de Big Mac ne met pas en péril l’identité de Marseille. Si on pense toutefois à la première amphore débouchée par les phocéens pour célébrer l’arrivée à Massalia, c’est sûrement une autre histoire. Mais entre ces deux exemples extrêmes, qui tranche, et comment ?

L'inflation patrimoniale

C’est là que l’affaire se corse car deux approches s’opposent. Une première dite « ontologique » se base sur une définition a priori du patrimoine. Le groupe délègue la responsabilité de fixer les règles à une institution et lui laisse généralement le soin de les faire appliquer. Ce fut longtemps l’approche dominante en France depuis l’inventaire de l’Abbé Grégoire pendant la Révolution. Une seconde approche, dite « analytique », part du terrain et considère patrimoine ce qu’un groupe d’acteurs considère comme essentiel pour le maintien de son identité. Cette approche analytique est en vogue depuis les années 1970 et a entraîné une « extension du domaine du patrimoine » qui a selon Nathalie Heinich quatre dimensions. Cette extension est d’abord chronologique puisque les sociétés protègent des éléments de plus en plus récent, elle est également topographique du monument à son environnement direct, puis à des ensemble urbain puis à la nature au sens large. L’ extension est aussi catégorielle du monument prestigieux (palais, cathédrale…) vers le lieu où l’objet témoin d’un mode de vie (usine, école, vaisselle…), et enfin, elle estconceptuelle : patrimoine désignant au départ ce qui est unique et exceptionnel et maintenant ce qui est typique d’une catégorie. Cette inflation patrimoniale ne fait pas que des heureux, outre les experts qui perdent leur monopole au profit d’associations de quartiers, certains évoquent une épidémie de conservation qui mettrait en péril notre capacité d’évolution.

Marseille n’est a priori pas sujette à ce risque épidémique quoique Jean Claude Gaudin semble définitivement à l’abri du cycle naturel du renouvellement des élus. Selon la première approche ontologique, les vestiges de la Corderie ne répondent pas aux critères d’exceptionnalité de la DRAC, ils sont tout au plus représentatifs de pratiques que l’on connait déjà et que d’autres vestiges représentent peut-être aussi bien si ce n’est mieux. Donc aucune raison de les conserver au-delà du travail archéologique déjà entrepris. En revanche, selon la seconde approche analytique, le fait même qu’ils réunissent autour de l’enjeu de conservation plusieurs milliers de personnes, et la place que prend l’affaire dans le débat public, prouve l’importance de ces vestiges. Dans l’article de Marsactu, le président exécutif de l’INRAP précise d’ailleurs qu’il ne transmet que la position ontologique : « Je ne parle que de l’intérêt archéologique, ce n’est pas à moi de juger de son intérêt mémoriel ». Car c’est bien de mémoire qu’il s’agit. D’après moi, les partisans de la conservation du site expriment un besoin de mémoire et parlent à travers leur mobilisation de la place du passé à Marseille. Ils disent leur frustration affective de ne pas pouvoir faire l’expérience physique du passé de Marseille qui est différent de la simple connaissance du passé.

Le mot et la chose

Une fois que les professionnels ont procédé aux prélèvements qu’ils jugeaient nécessaires, le public n’a en théorie pas besoin d’avoir accès au site pour savoir ce qu’ilapporte en termes de connaissances. Lire un livre ou assister à une conférence suffit et c’est déjà très important car cela permet selon David Lowenthal : de rendre le présent plus familier, de faciliter la prise de décisions, de communier avec des ancêtres, de légitimer son propos en le situant dans une continuité, d’affirmer son identité, de s’approprier un patrimoine, et enfin de transcender le présent ou de s’en échapper lorsqu’il est par exemple empreint de médiocrité (ce cher lustre d’antan !). Ces besoins sont plutôt bien satisfaits à Marseille qui compte de nombreux ouvrages sur son histoire, des films, des conférences permettant de beaucoup apprendre sur le passé de la ville… Mais cette vision très cognitive ne répond pas à tous nos besoins, sinon personne n’irait risquer  l’insolation à Pompéi ou à  Baalbek.

En effet, se trouver physiquement au milieu de pierres dont des experts ont établi qu’elles étaient X ou Y permet de satisfaire un besoin affectif, de sentir ce qu’un livre ou une conférence ne permet pas. S’intéressant plus particulièrement au besoin de faire l’expérience des monuments, Aloïs Riegl souligne la prégnance de trois valeurs : la valeur d’ancienneté ou la fascination morbide pour le passage du temps, la valeur historique ou le plaisir que l’on prend à tisser des liens ou à voyager dans le temps, enfin, la valeur commémorative de désir d’immortalité ou de défi lancé par l’homme à la nature. Et là, Marseille ne brille pas vraiment par son offre en lieux où venir sentir l’histoire.

C’est le déséquilibre entre ce que l’on sait du passé de Marseille et la quasi impossibilité d’en faire l’expérience qui est, me semble-t-il, au cœur de cette affaire. D’ailleurs, si l’on trouvait la même carrière à Rome, gageons que la même décision ne causerait sûrement pas la même réaction.

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commentaires

  1. Electeur du 8eElecteur du 8e

    Tout cela est très bien vu. Marseille n’est pas Rome, en effet, et l’absence quasi totale de vestiges de son Histoire rend inexcusable l’attitude des dirigeants actuels de la ville.

    Heureusement, le monument emblématique qui doit décorer le rond-point du Prado pourrait permettre de compenser en partie le quasi effacement de 2600 ans de mémoire urbaine.

    Il devrait s’agir d’un Gaudinée, tombeau monumental dans lequel le corps embaumé de Jean-Clôde sera exposé aux fidèles, pour leur rappeler l’Histoire des 50 dernières années…

    Tu le sens bien, là, le passé ?

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    • corsaire vertcorsaire vert

      génial !

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  2. corsaire vertcorsaire vert

    Enfant, on m’apprenait que mes ancêtres étaient les gaulois représentés dans les livres d’histoire comme des chevelus hirsutes encadrant des druides jardiniers (c’est à dire armés d’une serpette )dans les forêts bretonnes …
    Depuis j’ai appris que non seulement ce n’étaient pas mes ancêtres, ceux ci se situant plutôt à l’est du Rhin( Clovis et Charlemagne) et que gaulois venait de gallus ,le coq qui chante les pieds dans la merde, patronyme moqueur ,inventé par des romains facétieux . ..
    Bon, la gloire nationale en prend un coup mais on se remet avec Jeanne d’arc (encore de l’est )mais passons , elle voulait bouter l’Anglais hors de France alors qu’il y était depuis des siècles ( le Breton justement ), la blonde aux yeux bleus , pas très couleur nationale non plus, et en plus trahie par des Bourguignons !!!
    Quelle salade ! alors quand on a la chance d’avoir dans nos belles régions de France des témoignages indiscutables de notre histoire,( celle de l’Antiquité pour Marseille ) il me semble que la moindre des choses serait de les préserver pour en faire un lieu de mémoire et d’enseignement .
    Que le tibia de Jules César fasse rire la cour ignare de notre Ubu local aucune surprise mais si on leur avait enseigné autre chose que les moyens licites ou non de gagner de l’argent , ils seraient ,comme moi ,émus dans le jardin des vestiges à la bourse en voyant la trace de l’eau du port, imaginant le théâtre antique près de la mairie ,les bateaux phocéens entrant dans le vieux port , abri naturel qui se nomme calanque, aujourd’hui témoignages si rares pour un passé si riche …alors pourquoi ne pas conserver une carrière ou nos ancêtres marseillais ont usé leur corps , cultivé les cals et les ampoules sur leurs mains pour que vive encore aujourd’hui cette ville la plus ancienne de France et où l’on pourrait toucher ces pierres fondatrices après eux !
    I have a dream …

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    • LaPlaine _LaPlaine _

      L’émotion chez nos élus se situe pendant la période électorale, c’est la peur de perdre son fauteuil où siège quelconque pourvu qu’ils puissent s’assoir quelque part. Les bateaux phocéens, pour Tian, sont aux anneaux du Vieux Port, çà doit être a peu près tout ce que çà lui évoque.

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