Réflexions sur la recomposition politique à Marseille

LES IDENTITÉS POLITIQUES À MARSEILLE

Billet de blog
Bernard LAMIZET
28 Oct 2018 2

« Marsactu » et « Mediapart » ont entrepris une étude sur la recomposition politique et militante à Marseille. Je voudrais proposer ici quelques réflexions sur les particularités des identités politiques dans cette ville.

Qu’est-ce qu’une identité politique ?

Commençons par des observations un peu générales sur ce que sont les identités politiques, sur les particularités des identités politiques qui les distinguent des autres formes d’identités. Tandis qu’une personne singulière construit son identité en la fondant sur le regard qu’il porte sur les autres, sur ce que les psychanalystes, après Lacan, désignent comme l’expérience du miroir (je dis à l’autre ce qu’il faudrait qu’il me dise pour que je comprenne ce que je souhaite lui faire comprendre), c’est sur la confrontation que reposent les identités politiques : c’est en s’opposant à la droite que la gauche se construit, c’est en s’opposant, parfois par la guerre, aux pays qui les possédaient que les colonies deviennent des pays indépendants, se donnant, ainsi, une identité reconnue par les autres, et, de la même façon, c’est en s’opposant les uns aux autres dans l’espace d’une ville que les identités politiques s’y construisent, exprimant leur engagement en se confrontant les uns aux autres. Dans l’espace politique marseillais, il y a, ainsi, plusieurs formes de confrontation : les partis de gauche s’y opposent, par exemple, comme partout ailleurs, aux partis de droite, les organisations de solidarité réunissant les habitants de la ville issues de l’immigration et porteurs de cultures particulières manifestent dans l’espace urbain des discours et des représentations se confrontant à ceux des autres cultures. Mais, à Marseille, il importe d’ajouter une autre forme de confrontation : c’est au sein de l’espace urbain marseillais que les cultures des habitants des quartiers périphériques se confrontent à celles des habitants des quartiers centraux, intégrant dans l’espace de la ville la confrontation qui a lieu dans d’autres villes entres centres et les banlieues.

 

La culture politique marseillaise

Pour comprendre les identités politiques, il importe de questionner la culture politique de l’espace dans lequel on se situe. Et, à Marseille, la culture politique repose sur une histoire ancienne. C’est dans une histoire de plusieurs siècles qu’il convient de situer l’histoire de cette confrontation fondatrice des identités politiques. Sans doute même faut-il commencer par réfléchir à la première de ces confrontations, de ces différences : à la fois entre les habitants de Phocée venue fonder Massilia et les autres habitants de Phocée restés dans leur ville d’origine et entre les Phocéens installés à Marseille et ceux qui habitaient le site avant eux. Il est, d’ailleurs, intéressant de relever que, dans cette histoire et dans cette culture, la langue parlée à Marseille ait été, au commencement, le grec, ce qui était une façon de se mettre à part dans l’espace politique de la Provence puis de la France en train de se constituer progressivement. Enfin, Marseille s’étant fondée comme ville à partir de son port, c’est sur une culture ouverte vers l’autre, vers l’étranger, que s’est instituée son identité, ce qui donne à la migrance une place centrale dans les engagements politiques propres à la ville. Trois autres éléments semblent fonder, par ailleurs, la culture politique de la ville. Le premier est une dimension métropolitaine très ancienne, fondée, en particulier, par le lien ancien entre Marseille et Aix et sur le partage de fonctions urbaines entre plusieurs villes de la métropole ; le second trait qui fonde cette culture politique est la particularité d’une économie politique fondée sur l’échange, le commerce et le voyage ; un troisième trait est à relever : cette dimension métropolitaine de la ville, qui situe, comme nous le disions au commencement, la banlieue dans la ville, s’inscrit aussi dans le fait que Marseille a toujours consisté moins comme une ville que comme une agglomération de quartiers autonomes les uns des autres, réunis dans une métropole plutôt que dans une ville unique.

 

L’espace politique marseillais contemporain

Bien sûr, c’est aujourd’hui qu’il importe de situer les identités politiques, à la fois dans ce qu’est Marseille aujourd’hui et dans la place qu’occupe la ville dans l’espace politique français contemporain. À partir des remarques que nous avons proposées ici, on peut définir l’espace politique marseillais contemporain par trois traits. Le premier est l’écart considérable des niveaux de vie entre les classes sociales des habitants de la ville. On est dans une ville où les quartiers riches le sont réellement et coexistent avec des quartiers très pauvres et, de surcroît, dont l’urbanisme et l’aménagement sont abandonnés ou laissés de côté par les décideurs et les pouvoirs de la ville. La deuxième caractéristique de l’espace politique marseillais est l’existence d’une multiplicité de réseaux de solidarité anciens, dont l’importance est renforcée par le poids du chômage dans la ville, qui entraine la naissance d’une économie politique propre à la ville, faite de réseaux et de liens informels. Un troisième trait caractérise cet espace politique : une spécificité des identités politiques locales qui ne s’inscrivent pas dans les mêmes logiques que celles qui les représentent dans la vie politique nationale Sans doute, à cet égard, sera-t-il intéressant d’analyser la façon dont les insoumis vont s’inscrire dans l’agoramarseillaise, aux côtés des autres partis de gauche. Toute cette géographie et toute cette culture de la politique marseillaise vont désormais être, en quelque sorte, mises à l’épreuve à l’approche des élections municipales de 2020.


Commentaires

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  1. ZumbiZumbi

    D’accord sur ces rappels liminaires, sauf un qui constitue un gigantesque anachronisme : “intéressant de relever que, dans cette histoire et dans cette culture, la langue parlée à Marseille ait été, au commencement, le grec, ce qui était une façon de se mettre à part dans l’espace politique de la Provence puis de la France en train de se constituer progressivement” Quand les Massaliotes parlaient grec (plus exactement phocéen) il n’était même pas question du début du commencement de la Provence ni de la France, et quand l’une et l’autre ont commencé leur développement embryonnaire, il y avait belle lurette que des dialectes à base latine y prédominaient.

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  2. barbapapabarbapapa

    Si d’une part “les cultures des habitants des quartiers périphériques se confrontent à celles des habitants des quartiers centraux” et d’autre part “Marseille a toujours consisté moins comme une ville que comme une agglomération de quartiers autonomes les uns des autres” quelque chose m’échappe d’autant plus qu’une des caractéristiques de Marseille me semble être l’absence de centre véritable. Les habitants de La Canebière ou du Vieux Port (hors quelques rares privilégiés des immeubles Pouillon) ressemblent en tous points à ceux de la périphérie, comme ceux d’Endoume (même s’il existe des mutations) comme ceux du Racati, ou du Panier, des Chartreux, etc. Né et ayant longtemps vécu dans les quartiers Nord, je n’ai jamais senti d’animosité ou ou de rejet dans la ville à ce titre – je pense que les différences ou exclusions sont culturelles, dans le comportement, le langage, l’accent trop prononcé ou l’accent étranger, les vêtements portés, la coiffure, le niveau de vie, les pratiques de loisirs, etc. Et mon “identité politique” ne s’est pas, je pense, construite en confrontation des habitants du centre ville ou des habitants de quartiers plus riches. Et je ne crois pas qu’il existe une “identité politique” propre à Marseille. Dommage, car cette absence pourrait être une des sources de l’exécrable personnel politique de la ville. Je m’explique : puisque les marseillais votent “à droite” ou “socialiste”, ou pour tel autre parti, comme presque partout dans le sud-est de la France, les ambitieux de tous bords font assaut des partis pour obtenir l’investiture et le bout de gras, sans pour autant avoir les compétences requises. On arrive à avoir comme élus des chtrounfis, des voyous, des “filles et fils de” qui n’auraient rien à faire là.
    Quand à l’avenir des insoumis dans la ville, je crains que leur succès ne soit qu’éphémère, car ancré dans les médias mais trop jeune pour être ancré dans la population comme pouvait l’être le PC avec des cellules présentes dans presque chaque rue, cité ou grand immeuble… Et aussi ce qui serait une des rares particularités ou identité politique marseillaise, la propension à voter pour les grandes gueules, cf Marchais, Tapie et maintenant Mélenchon…

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