L’entretien | Chassol

Idée de sortie
le 12 Mar 2021
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Christophe Chassol est un artiste à part dans le paysage musical français. Formé au piano en classique et jazz au conservatoire dès son plus jeune âge, il fait ses armes de compositeur dans le cinéma, la télévision et la publicité. Chassol pare l’image de notes, et inverse la tendance, en la « mélodifiant ». L’image devient la source de composition, d’harmonisation. Sous ses mains expertes et rêveuses, tout devient mélodie : un discours, un chant d’oiseau, un rire... Rencontre avec cette icône mélodique.

Ventilo : Comment ça va, Chassol ?

Chassol : Ça va bien. Sauf que tous les concerts de novembre ont été annulés ou reportés. J’étais sur une création pour le Musée d’Orsay, en lien avec leur exposition sur les origines du monde, que je devais jouer les 27 et 28 novembre. Cette création est un mélange d’extraits de mon spectacle Big Sun centré sur la nature et les oiseaux, les chants d’oiseaux. J’étais, avant le confinement, en train d’harmoniser ces chants ainsi que des conférences d’Olivier Messiaen sur son Catalogue d’Oiseaux. Tout ça m’a un peu coupé l’herbe sous le pied, ça se fera plus tard, mais j’étais lancé. Je suis sur d’autres choses, j’ai plein de boulot, donc pas vraiment le temps que ça n’aille pas.

Vous semblez puiser vos inspirations dans plusieurs styles. On retrouve dans vos harmonies des influences classiques, jazz, pop. Vous avez été formé au Conservatoire, pourtant votre musique est empreinte de beaucoup de liberté. Comment arrivez-vous à vous émanciper du carcan de l’éducation musicale de conservatoire ?

Vous trouvez qu’il y a un carcan ? (rires) Ce carcan, pour moi, n’est pas enfermant, parce que c’est la rigueur de l’apprentissage classique qui sert justement à ce que les choses soient plus poreuses entre les différents genres. C’est-à-dire que le fait d’apprendre à noter la musique et à la lire m’a permis de naviguer dans plein de styles différents. C’est comme apprendre ou pas la grammaire si on veut être auteur et écrivain. On peut très bien écrire sans avoir étudié la grammaire. Moi, je l’ai toujours vu comme une force pour pouvoir communiquer les idées aux musiciens : savoir écrire ça, ça permet de retenir des pages, des pages entières. Les autodidactes, les gens qui ne savent pas lire ou écrire la musique, développent des choses comme une bonne mémoire. Ils arrivent à retenir pas mal de choses par cœur.

  « Avec l’arrivée de Youtube et des logiciels, j’ai pu voir la forme du son, et considérer le son de la vidéo comme de la musique »

Vous avez une signature musicale très reconnaissable. Depuis votre signature chez Tricatel et votre premier album X-Pianos, accompagné des images film Nola Chérie, vous liez le son à l’image, jusqu’à harmoniser l’image. Comment vous est venue cette idée ?

Je suis né en 76, je suis un enfant de la télé. J’ai eu la culture pop, ma culture en général est beaucoup passée par la télé, par les films, les séries et musiques des séries, les diffusions de concerts d’orchestre sur les chaînes comme Antenne 2 ou FR3. J’ai découvert beaucoup de choses par l’image et, notamment, j’étais un énorme fan de West Side Story. J’ai grandi avec ça, et je l’ai toujours travaillé, regardé les chorégraphies. Je connais ce film par cœur et ça m’a beaucoup influencé. La synchronisation qu’il y a entre les mouvements, la danse et la musique est vraiment portée à son paroxysme. J’ai l’impression que ça a influencé beaucoup de clips. Ce film a créé des standards. Cette synchronisation m’a toujours touché, même dans le dessin animé, dans Fantasia de Disney ou bien dans les Tex Avery, où vous pouvez voir des choses très figuratives : un chat dégringole les escaliers, c’est une descente de piano, par exemple. J’ai fait de la musique de films assez tôt, vers les vingt ans. La musique de ciné ou de pub apprend à synchroniser. J’ai eu des logiciels dans lesquels je pouvais importer des films et je me suis habitué à manipuler de l’image et du son en même temps. En 2004, je suis parti en résidence dans un centre d’art à Los Angeles. J’avais du temps et un peu de sous, je pouvais bosser exclusivement sur des recherches et expérimentations. En février 2005, YouTube est arrivé et là, je me suis rendu compte que je pouvais downloader plein de choses qui m’intéressaient : des interviews de réalisateurs, de compositeurs, des concerts, des films, des extraits… Avant, c’était en VHS, ce n’était pas très pratique. Tout à coup, je pouvais télécharger, couper et tirer des passages de films et surtout, les importer dans des logiciels, et voir la forme sonore du son. J’ai grandi en ne voyant pas cette forme, et j’ai tout à coup pu considérer le son de la vidéo comme de la musique. Aujourd’hui, il est très classique de la voir. Parallèlement, j’écoutais beaucoup des compositeurs comme Steve Reich ou Hermeto Pascoal, qui ont fait de l’harmonisation de discours. Pascoal, en 92, a harmonisé et « mélodifié » dans Festa dos Deuses des conversations enregistrées d’une petite fille avec sa mère dans un bain, le discours d’un président, un commentateur de foot… exactement comme ce que je fais, j’ai volé la technique ! Steve Reich le fait en 88 dans Different Trains. C’est une vieille technique, même Bartók le faisait dans les années 20, 30. Janáček aussi. Cette technique, je l’ai appliquée à la vidéo. C’est une source de matériau musical inépuisable, qui est géniale !

Chacun de vos albums est une histoire, un film que vous réalisez vous-même. Les thématiques de ces « films musicaux » apparaissent-elles après des rencontres, des voyages, ou bien sont-elles justement les initiatrices de ces voyages ?

La première fois que j’ai fait un film personnel c’était en 2008 pour Nola Chérie. J’ai reçu une commande du Centre d’arts de La Nouvelle Orléans, le CACNO. Je leur ai proposé de faire un film sur cette ville, qui offre un panel de sons, en tant que berceau du jazz, une belle matière à découper, entre les fanfares, les poètes, les sons de la ville, etc. Après ce premier « film album », j’ai eu envie d’en faire un autre. Je me suis demandé ce qui m’intéressait le plus, et là où je pourrais avoir du « biscuit », de la matière à « mélodifier », harmoniser, découper, monter. En 2011, c’était la musique indienne. Je savais qu’en allant en Inde, chaque image serait dingue, que la musique me transporterait. J’ai donc décidé d’y voyager. En général, avant de partir, j’ai toute une phase de recherches, je note tout ce que j’ai envie de faire, je prends des rendez-vous, et je me laisse une journée de battement entre chacun d’eux pour pouvoir être porté par les rencontres. Il y a des choses prévues et bien organisées, et d’autres qui se créent au fil des rencontres et des propositions. Pour mon premier voyage en Inde, deux ans avant le tournage d’Indiamore, j’ai ouvert le Guide du Routard à la page « Cours de chant », j’ai pris des cours avec une famille qui est même venue chez moi pour enregistrer, et je l’ai retrouvée et filmée lors du tournage en 2012. J’ai donc en général un sujet, un thème ou un lieu en tête, puis j’organise trajets et rendez-vous, et je me laisse porter. Sur la route, nous sommes trois : un chef opérateur, un ingénieur du son, et moi.

Vous avez baptisé « ultrascore » cette façon que vous avez d’harmoniser image et son, expliquez-nous !

C’est un petit néologisme. J’aime beaucoup nommer les choses, ça m’aide à me repérer. À la base, c’est le nom de dossiers dans mon ordinateur, que je donnais pour retrouver mes expérimentations de 2005. Je me suis dit : c’est de la musique de film, de vidéo, donc un « score » (partition, en anglais). Une musique de film « ultra objective » puisqu’elle se sert des éléments sonores de la vidéo. Un ultrascore, donc !

Votre dernier album, Ludi, sorti cette année, est cette fois inspiré d’un livre de Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verre. Pourquoi ce choix ?

En fait, ça ne part pas vraiment du roman. Pas dans un premier temps en tout cas. Le premier thème, je l’ai trouvé en vacances au Canada, dans les parcs nationaux. C’est souvent la randonnée qui, entre deux projets, me permet de bien réfléchir. Lors d’une de ces randos, des enfants canadiens jouaient au football américain. Lorsque je suis passé devant eux, un de ces enfants a crié « Touchdown » en lançant la balle, et ça m’a fait l’effet d’une épiphanie. Je réfléchissais à ce moment-là à faire un film sur les animaux, leurs sons, les éleveurs, etc. Un bestiaire. J’ai compris en entendant cet enfant qu’il y avait un thème beaucoup plus riche et qui me donnait envie : le jeu. Il inclut le mouvement, des paroles symboliques à mettre en musique : « T’as perdu », « On rejoue », « T’es mauvais joueur », des choses comme ça ; des choses plaisantes à filmer, et à « mélodifier ». En partant de ce thème, toutes les idées arrivent en cascade. Je me suis quasiment instantanément souvenu de ce livre de mon auteur favori qu’est Herman Hesse, que je lisais beaucoup ado. Il écrit des livres d’initiation, qui racontent presque toujours la dialectique entre père et mère, entre la métaphysique et le terrien, entre la chair et la raison. Toujours cette opposition yin et yang, en gros. Le Jeu des perles de verre, j’ai l’impression qu’il a été écrit pour moi. J’ai toujours su que je voulais en figurer une partie. Le jeu en lui-même n’est jamais décrit dans le livre. Il permet de manipuler les concepts et de mélanger les sciences pures avec la poésie, les maths et la musique. Le premier titre de ce livre était Exercice de jeux musicaux. C’est par la musique que le protagoniste se révèle et devient le maître du jeu des perles de verre.

« Sur scène c’est le batteur et moi qui jouons avec l’écran géant plutôt que l’inverse. Nous jouons dedans, dessus, avec. »

Vous faites le choix, sur scène, de vous accompagner, outre de votre instrument et de vos films, d’un batteur. Pourquoi ?

Pour plein de raisons. Pour moi, nous sommes un trio ; les yeux des spectateurs oscillent entre moi, le batteur Mathieu Edouard, et l’écran. L’écran est le troisième musicien, puisqu’il y a beaucoup de musiciens dans mes films, qui y jouent de leur instrument. Comme l’écran est géant, c’est plutôt le batteur et moi qui jouons avec lui. Dedans, dessus, avec. Tourner, avoir un groupe, un ensemble, c’est dur. Il y a des contraintes financières et autres. J’ai donc commencé seul, mais je ne fais pas de beat, de rythmiques à l’ordinateur. Du moins très peu. J’ai toujours pensé qu’un concert ne décollait jamais vraiment sans batterie, qui représente la « vie organique » d’un groupe. Le choix d’un batteur était donc logique. Par ailleurs, dans une réalité économique, c’était beaucoup plus pratique de n’être qu’à deux en plus de l’écran, même si cette praticité n’était pas assurée systématiquement à mes débuts, puisqu’il n’était pas rare que les salles ne soient pas équipées en écran. C’était assez compliqué, niveau logistique.

Dans les circonstances actuelles, il serait difficile d’éviter le sujet du contexte épidémique. Votre album Ludi étant sorti en début d’année, quel impact la crise sanitaire a-t-elle eu sur votre année artistique, sur votre vie d’artiste en général ?

Mon album est sorti le 5 mars, et nous avons fait le concert de sortie le 6 mars à la Gaîté Lyrique à Paris pour le festival des Inrocks. Par ailleurs, avant que le film sorte, je jouais déjà le spectacle depuis janvier 2019, donc j’avais eu le temps de le jouer pas mal, d’essayer de le roder. On a fait notre dernier concert le 13 mars, avant le confinement. On avait toute une tournée de prévue, les dates ne se sont évidemment pas faites ou ont été reportées. Cependant, je considère les choses avec un certain recul : j’ai fait Nola Chérie en 2008, Indiamore en 2011 et Big Sun en 2015. Depuis 2011, je n’ai pas arrêté de tourner, et on me demande au choix et à l’envie de jouer l’une ou l’autre de mes créations. Elles sont devenues du répertoire. Donc je sais que pour Ludi, les annulations ne sont pas très graves. J’ai tout le temps de le jouer, de le promouvoir. C’était reparti en septembre, ça repartira à nouveau, et je jouerai ces œuvres toute ma vie.  

« Avant, quand on sortait des concerts, on courrait voir les gens, vendre des disques, boire des coups. Aujourd’hui, à peine le temps de sortir des backstage, il n’y a plus personne dans la salle. »

Plus largement, quel regard portez-vous sur le milieu culturel et les conséquences de la façon dont la crise est gérée par l’État ?

De toute façon, depuis la nomination de ce gouvernement, rien ne va. Intentions et politiques sont opposées philosophiquement à ma façon de penser. Leur entrée en matière a été de retirer cinq euros d’APL, tout est dit ! Je peux évidemment imaginer que la situation est très complexe, que le but n’est évidemment pas de faire du mal aux gens ni au pays, mais le néolibéralisme fait du mal aux gens depuis les années 80, et même avant. Les problèmes viennent en cascade à cause de ce néolibéralisme poussé à l’extrême, qui fait de l’hôpital un bien privé. Comme pour la SNCF, les retraites… La façon de qualifier ce qui est de l’art, de la culture, ce qui est « essentiel », rien ne va. Cela dit, concernant les concerts masqués, distanciés, il y a évidemment une apathie mais j’ai fait quelques concerts récemment où les gens avaient un profond besoin de vivre la culture, et donnaient l’impression de nous soutenir deux fois plus. J’étais curieux de ce que les gens allaient inventer pour s’adapter, l’humain est assez bon pour ça, et pour la résilience. Je n’ai pas encore vu de choses qui arrivent à capter l’essence de ce qu’il se passe entre les spectateurs et les artistes sur scène. La liesse, la « messe commune » sont mises à mal par ce virus. Avant, quand on sortait des concerts, on courrait voir les gens, vendre des disques, boire des coups. Aujourd’hui, à peine le temps de sortir des backstage, il n’y a plus personne dans la salle. On ne peut plus échanger, c’est froid. Nous espérons tous que cela terminera vite.

Propos recueillis par Lucie Ponthieux Bertram

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