Archéologie et aménagement de l’espace urbain

LE TEMPS LONG ET L’IDENTITÉ DE LA VILLE

Billet de blog
Bernard LAMIZET
6 août 2017 2

Ça a commencé par une alerte, et s’est poursuivi par une sorte de manifestation, ici, à Marseille, plus précisément boulevard de la Corderie, au carrefour de Saint-Victor, où le boulevard rencontre la rue d’Endoume et rejoint l’avenue de la Corse. De quoi s’agit-il donc ? Pourquoi nous sommes-nous retrouvés là, vendredi dernier, dès sept heures, tôt le matin, à potron-minet, encore tout endormis dans les rêves que nous habitons ?

Un chantier honteux

Tout commence par la cession, elle-même honteuse, par la Ville, à un promoteur privé, du terrain situé boulevard de la Corderie, entre le boulevard et la rue des Lices. Cet espace, qui fut celui de magasins d’équipements appartenant à l’armée, était devenu un espace vide, un espace ouvert, occupé par un terrain de jeux de boules et par des jeux d’enfants, une sorte de poumon d’air au centre de la ville, pour protéger les habitats, en quelque sorte, des risques d’asphyxie liés à la circulation automobile incessante du boulevard de la Corderie, de l’avenue de la Corse et de la rue d’Endoume. C’était aussi un espace où l’on pouvait se rencontrer, parler avec ses voisins, jouer aux boules avec eux, faire jouer ses enfants, et leur apprendre, ainsi, les relations sociales. C’était ce que l’on peut appeler un espace de liberté au cœur de la ville. Mais voilà : sous la municipalité qui gouverne Marseille depuis un peu plus de vingt ans maintenant, il est impossible d’admettre que puisse exister dans la ville un espace libre qui échappe au marché immobilier et à la pollution de la circulation automobile. Alors la Ville a cédé cet espace – l’auteur de ces lignes ne sait malheureusement pas pour quelle somme – à un promoteur privé pour y construire un immeuble de plus de cent logements, ce qui implique, en quelque sorte par conséquent, quelque chose comme deux cents véhicules entrant et sortant chaque jour des garages prévues dans les sous-sols. Ces logements seront vendus huit mille euros le m2, ce qui n’est pas une petite somme – d’autant plus qu’on ne sait pas pour quelle somme le promoteur a pu acheter le terrain à la Ville.

À cela, il convient d’ajouter qu’il y a plus de vingt ans que la municipalité de Marseille essaie d’utiliser cet espace pour le vendre à des entreprises de constructions et que, pendant ces vingt ans, la mobilisation des habitants du quartier a toujours empêché de tels projets pour tenter de rendre cet espace à sa vocation initiale, celle d’un espace public de vie collective, de rencontres et de détente : celle d’un espace de respiration pour les habitants de la ville.

Des fouilles incomplètes

L’histoire se poursuit, parce que notre culture aime bien les feuilletons. La loi impose aux acteurs de l’immobilier qui entreprennent un chantier de soumettre le terrain concerné à des fouilles archéologiques afin de vérifier si rien de précieux ne sera enseveli sous l’immeuble en construction, si des traces du passé et de l’histoire ne seront pas effacées. Il faut dire que cette injonction prend une dimension particulière à Marseille, ville fondée, comme on le sait, en deux mille six cents avant notre ère, par des marins venus de Grèce. C’est l’histoire d’un grec de Phocée, Protis, qui se marie avec Gyptis, la fille du souverain des lieux. Pour toutes sortes de raisons, Marseille a ainsi un passé archéologique très ancien et recèle de véritables trésors. C’est déjà à la faveur d’un chantier, celui des immeubles construits par la Bourse dans les années soixante, que l’on avait trouvé, grâce, notamment, à l’action énergique d’André Malraux, alors ministre d’État chargé des affaires culturelles, l’espace qui a été alors aménagé comme un jardin où l’on peut se promener, où l’on peut respirer au centre, et où l’on peut rencontrer dans le présent de sa vie le passé de la ville où l’on habite.

Donc des fouilles ont été mises en œuvre sous le site du boulevard de la Corderie, et l’on a pu découvrir un site ancien. C’est là que les choses se compliquent. La D.R.A.C., direction régionale des affaires culturelles, a décidé, comme cela, sans concertation avec les habitants du site et de ses environs, sans même sans doute de véritable concertation avec les historiens de Massalia, la Marseille de l’Antiquité, que l’on allait partager l’espace du site en deux : un espace serait préservé, interdit à la construction, en vue de pouvoir mettre en valeur les traces archéologiques qui ont été trouvées ; le reste, jugé sans intérêt – on ne sait pas sur la base de quels critères – serait, lui, laissé à la concupiscence des acteurs de l’immobilier en vue d’y creuser les fondations de l’immeuble et le parking puis d’y construire cet immeuble qui, de plus, constituera une rupture avec l’architecture du quartier.

Retrouver notre histoire et notre mémoire

À ce moment, le récit semble s’arrêter, ou, en tous les cas, se suspendre – et l’on sait l’importance du suspens – du suspense comme on dit en anglais – dans la construction des récits. Le récit se suspend parce qu’à l’issue de la confrontation qui a eu lieu jeudi 3 et vendredi 4 août, l’entrepreneur, Vinci, a décidé que le chantier serait arrêté jusqu’à l’organisation par le préfet d’une concertation avec les habitants du quartier et avec les historiens. Belle façon de reconnaître – soit dit en passant – qu’aucune concertation n’avait eu lieu auparavant. C’est de cette manière que Marseille peut pleinement retrouver son histoire : en peuplant sa mémoire des siècles d’avant grâce à des découvertes des traces et des signes du passé dans le présent de la vie urbaine. Il ne faut pas que le marché de l’immobilier nous empêche de lire notre histoire. Il ne faut pas que l’identité de cette ville soit vendue à des promoteurs par des édiles sans conscience de la responsabilité qui est la leur. Il faut que les acteurs de cette ville – Marsactu en premier – se battent pour conserver ce que les pierres peuvent raconter de leur histoire.

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commentaires

  1. VitroPhil VitroPhil

    Petite précision l’affirmation : « Marseille, ville fondée, comme on le sait, en deux mille six cents avant notre ère » n’est juste que si l’on considère que notre ère est celle de Gaudin… Avec le calendrier habituellement utilisé en occident on dit 600 ans avant JC.

    Au lecteur distrait, l’abréviation JC ne signifie nullement Jean-Claaauuuud.

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    • Assedix Assedix

      Lol!

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