LES AILES DU GABIAN

LE RÉSEAU DANS L’INCONSCIENT URBAIN MARSEILLAIS (3)

Billet de blog
le 25 Sep 2026
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Pour conclure, essayons de lire des aspects de la question du réseau dans « l’inconscient urbain » de Marseille que nous n’avons pas encore examinés.

Le réseau des rues

La géographie des rues de Marseille revêt la forme d’un réseau. Structuré autour de deux axes (l’axe Nord-Sud, celui qui part de la porte d’Aix et qui va jusqu’au rond-point du Prado et l’axe Ouest-Est, celui de la Canebière), le réseau des rues articule les quartiers en fonction de leurs accès et de leurs connexions. Les rues s’inscrivent elles-mêmes dans une forme de réseau justement parce qu’elles font l’objet de deux formes d’aménagement complémentaires. Au réseau plus ou moins involontaire, et organisé de façon un peu aléatoire, qui a donné sa première forme à leur réseau, les rues se sont structurées de façon institutionnelle aux dix-huitième et dix-neuvième siècles qui lui ont donné leur configuration contemporaine, résultant elle-même  de l’articulation de ces différents réseaux. Sans doute faut-il ainsi lire, dans cette organisation des rues, une trace de la trame inconsciente de la ville qui consiste dans la figure du réseau. C’est ainsi que les rues, et les voies de circulation sont structurées autour d’un réseau ordonnant des rues importantes et des rues qui le sont moins, mais qui dépendent des grandes. Ce réseau de rues est lui-même ordonné autour des « nœuds » que sont les places et les carrefours. Peut-être est-ce justement en raison de cette articulation de plusieurs réseaux complémentaires de rues d’époques différentes que l’on peut considérer Marseille comme une « grande ville ». C’est ainsi que les rues sont fondées sur un système de réseaux multiples, dont les formes ont changé au cours des époques. Si, par exemple, les rues des quartiers anciens du deuxième arrondissement sont ordonnées suivant un réseau irrégulier formé par les parcours des personnes, les rues du quartier du Chapitre ou celles des « Arcenaulx », sont ordonnées selon une figure moderne du réseau, dominante dans le domaine de l’urbanisme au temps de leur conception, le XIXème siècle, qui fut aussi le siècle de l’avènement des réseaux de chemins de fer. Sans doute le développement des chemins de fer a-t-il eu deux incidences sur l’urbanisme. La première est la place des gares dans l’espace urbain, mais l’autre est l’organisation des villes selon une forme de réseau issue de la configuration du chemin de fer devenue un véritable modèle pour l’aménagement des villes.

 

Réseaux et solidarité

Comme, sans doute, les villes du monde méditerranéen, la solidarité a fait naître, à Marseille, des réseaux d’associations. À propos d’un pays éloigné de Marseille, le Pakistan, dans Mediapart du 14 août dernier, A. Passilly évoque « les « salles d’intervention d’urgence » – un réseau d’humanitaires bénévoles récompensé par plusieurs prix internationaux ». C’est que la solidarité a toujours emprunté des formes de réseau, à la fois parce que, dans un réseau, les personnes se connaissent et peuvent intervenir efficacement, parce que la forme du réseau est une forme d’institutions qui échappent aux pouvoirs publics politiquement institués et parce que la solidarité et les mutuelles sont une forme d’organisation qui constitue, ainsi, une sorte de contre-pouvoir. Des relations d’échanges non seulement économiques et professionnels, mais aussi, justement, de mutualité et de formes d’interdépendance ont contribué à la naissance d’une logique de quartiers fondés sur des réseaux de solidarité. Actives dans ce domaine, les religions, puis les associations, ont tissé leurs réseaux dans l’histoire de la ville, mais à Marseille, ce sont des comités locaux de solidarité, prenant le nom de « comités d’intérêts de quartier » qui ont donné leurs formes institutionnelles aux réseaux de solidarité qui ont organisé la vie politique dans la ville – comme, d’ailleurs, sans doute, dans toutes les villes de l’espace méditerranéen. Les métiers divers exercés dans la ville ont construit leurs réseaux professionnels : les marins, les enseignants, ont construit, à leur manière, des réseaux de relations sociales et de solidarité. Les identités professionnelles ont contribué à l’établissement des réseaux dans l’espace organique de la ville. De leur côté, les mutuelles ont contribué à configurer l’espace marseillais des réseaux en contribuant à l’activité sociale des réseaux et à leur rôle dans l’organisation de la solidarité urbaine. Enfin, les origines diverses des habitantes et des habitants de la ville se sont donné leurs réseaux : algériens, arméniens, corses, grecs, italiens, tunisiens se sont forgé des réseaux de relation, de communication, de solidarité. La multiplicité des identités d’origine des populations marseillaises a contribué, ainsi, au renforcement du rôle des réseaux dans la configuration de l’identité urbaine.

 

Résistance et réseaux contemporains à Marseille

Dans l’histoire encore proche, pendant la guerre de 1939-1945 et l’Occupation, les réseaux de la résistance, se sont imposés à Marseille et se sont maintenus dans le temps long. Ainsi, la Résistance contre l’occupation et le régime de Vichy a permis la construction, à Marseille, du système politique contemporain, en lui faisant conserver après la guerre les formes de réseau qu’il avait prises à cette époque. Au-delà de la guerre, la forme de réseau a perduré dans l’organisation des identités politiques de la ville, mais si, justement, elle a pu être aussi active pendant la Résistance, est-ce aussi parce qu’elle fait partie de cet inconscient politique urbain de Marseille. La résistance contre le centralisme et les lois imposées par les institutions nationales est à l’origine de réseaux importants qui ont structuré la vie politique marseillaise. Les grandes périodes de conflits et de confrontations qui ont animé la politique dans la ville ont contribué à cette pérennité de la forme du réseau. On peut, en particulier, citer trois illustrations de la mise en œuvre de cette fore politique du réseau. Après la guerre d’Algérie, la venue à Marseille de celles et ceux que l’on appelait les rapatriés a donné lieu à l’institution d’un grand nombre de réseaux de solidarité. Les travailleurs immigrés venant parfois de loin à Marseille pour y chercher des emplois ont contribué au développement économique de la ville et à son activité, mais ils ont aussi contribué à l’importance de la forme du réseau en s’y inscrivant à leur tour dans leur organisation sociale. Enfin, en relation, justement, avec leur vie pendant l’Occupation, les habitantes et les habitants de Marseille de culture juive ont institué des réseaux actifs lors d’événements comme les conflits du Proche-Orient et de la Palestine, tandis que d’autres habitantes et habitants manifestaient, dans leurs propres réseaux, leur engagement pour l’institution d’un état palestinien. Cela montre qu’à Marseille, la vie politique s’est toujours organisée de façon autonome par rapport aux institutions établies. On ne peut pas comprendre la place des conflits suscités par la question palestinienne dans l’espace public marseillais sans tenir compte de l’importance du rôle des réseaux structurés autour des identités confrontées les unes aux autres dans la vie politique de la ville autour de ces conflits et autour des identités qui se sont structurées et ont évolué dans l’espace politique de la ville autour de ces guerres et de ces conflits. C’est un des domaines majeurs où la forme urbaine du réseau manifeste une forme de contre-pouvoir.

Bernard LAMIZET

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