LE POUVOIR, LA SOUMISSION, LE SILENCE
Nous apprenons, par un article de Joëlle Gayot et de Gilles Rof, dans « Le Monde » du 1er octobre, que, sous la pression du R.N., le département va peut-être supprimer une subvention à un festival culturel, le festival Actoral.
Le festival Actoral
Comme son nom l’indique, Actoral est un festival d’acteurs et de scènes. Il nous invite à la fois à assister à une esthétique de la mise en scène, à des jeux d’acteurs, à des représentations d’œuvres contemporaines, mais, dans le même temps, il nous propose de réfléchir, il nous donne des images, des scènes, des personnages, des mots, grâce auxquels nous pouvons penser, juger le monde, le critiquer, tenter de le comprendre. Fondée il y a vingt-cinq ans, à Marseille, par le metteur en scène Hubert Colas, l’association Actoral et son festival font partie des représentants culturels qui donnent du sens à Marseille, qui font de cette ville un espace de culture et de création, mais aussi un espace de mots, de paroles et de jeu. Hubert Colas, qui a donc fondé le festival en 2002 est un homme de paroles et d’écritures : il met des œuvres en scène, et il en écrit lui-même. C’est dire l’importance de ce festival à Marseille : sa mission est là : contribuer à donner des voix à Marseille, à faire d’elle une ville de paroles.
Le Département, le chantage et le festival
Seulement, voilà : un festival est dans sa ville, dans son espace à la fois culturel et politique, il parle pour ses auteurs, ses acteurs et son public, mais cela ne suffit pas à le nourrir. Pour cela, il doit pouvoir compter à la fois sur les recettes issues de ses spectacles et sur des subventions des institutions, sans lesquelles il n’y aurait pas de recettes, car, pour cela, il faut bien que les spectacles aient lieu. C’est le rôle des institutions et des acteurs politiques d’assurer la vie des spectacles et des festivals en les faisant bénéficier de subventions, qui sont là comme une sorte de crédit : en attendant que les publics puissent venir. Cette année, le conseil départemental devait voter, au début du mois de novembre, une subvention de 90 000 euros. Mais la décision a été retirée de l’ordre du jour sous la pression des élus R.N. qui, pour cela, s’appuyaient sur une citation d’une auteure qui avait été invitée par le festival à lire un texte comportant une critique de la colonisation. Mais la citation de Louisa Yousfi faite par F. Allisio, le responsable local du R.N., était déformée, elle était fausse. Le R.N. a, ainsi, soumis le département à un chantage sur lequel s’est appuyée Martine Vassal pour retirer du débat le vote de la subvention départementale.
Le R.N. et le retrait de la subvention
Manifestant, une fois de plus, une de ses éternelles obsessions, le R.N. local ne pouvait pas supporter qu’ait lieu un spectacle critique de la colonisation. Pour exiger le retrait de la subvention, le R.N. s’est appuyé sur l’idée selon laquelle cette critique de la colonisation constituait une forme de racisme « anti-Blancs ». Le R.N. est engagé dans une véritable bataille culturelle cherchant à mettre en œuvre des politiques de censure et de répression destinées à uniformiser la culture, à la rendre conforme à des conceptions des arts et des spectacles destinées à des représentations uniformes et cherchant à rendre impossible toute véritable création. Il s’agit, pour l’extrême droite, de réduire la création et la critique à des fautes, à chercher, par tous les moyens, à culpabiliser la création. Nous sommes engagés ici dans l’ancestrale confrontation entre le pouvoir et la création. À quoi s’ajoute, dans cette situation particulière, ce que dit Louisa Yousfi, citée dans l’article du « Monde » : « Disqualifier et criminaliser une pensée, ce sont les prémices du fascisme ».
La soumission du Département au R.N.
Il y a plusieurs incidences de cette soumission du Département aux exigences du R.N. La première est, à court terme, l’impossibilité pour le festival Actoral de se dérouler comme cela était prévu. Cela constitue une censure qui empêche l’expression d’une parole et de représentations qui font vivre l’espace culturel de la ville. Une telle censure contribue à faire de Marseille une ville muette. Mais il y encore davantage. D’abord, aujourd’hui le Département censure le théâtre sous la pression du R.N., et demain, ce sera quoi ? En laissant se mettre en œuvre une telle violence sur un spectacle particulier, le Département ouvre la porte à une succession de soumissions dans n’importe quel domaine d’élaboration de la vie culturelle et de la vie sociale. Tous les acteurs qui vivent et travaillent dans les Bouches-du-Rhône sont désormais sous la menace. Ensuite, par une telle attitude, le R.N. s’arroge une puissance sans commune mesure avec celle dont il dispose dans la réalité : le département lui reconnaît un pouvoir imaginaire qu’il n’a pas dans la réalité. Ce n’est pas le R.N. qui fait courir le danger du fascisme, ce sont ceux qui lui obéissent. Enfin, une telle soumission fait courir le risque d’une censure portant sur tous les aspects de la vie culturelle – et même de la vie sociale en général. La droite s’est ainsi soumise à l’extrême droite.
Soumission ou adhésion ?
Reste une question importante : s’agit-il d’une soumission ou de l’expression d’un accord avec les opinions et les jugements du R.N. ? Madame Vassal s’est-elle sentie trop faible pour résister au R.N. ou, tout simplement, se trouve-t-elle, une fois de plus en accord avec ses orientations ? Il s’agit d’une question importante, car, finalement, nous ne savons pas qui dirige les Bouches-du-Rhône : est-ce une majorité de droite ordinaire, une extrême droite se servant de la majorité de droite pour parvenir à ses fins, ou, tout simplement, un « bloc de droite » réunissant toutes les orientations de la droite dans le Département, de la droite libérale à l’extrême droite incluses ? Joëlle Gayot et Gilles Rof rappellent, dans leur article, que, le 19 février dernier, Madame Vassal avait mentionné la devise de Pétain, « Travail, famille, patrie », ce qui permet de mieux comprendre sa décision concernant Actoral. Cette décision du Département de supprimer la subvention dont, jusqu’à présent, bénéficiait Actoral en dit long sur les projets de la droite des Bouches-du-Rhône. Elle permet de mieux comprendre ce qui se passerait si, par exemple, le R.N. remportait l’élection présidentielle. Ce qui tient lieu à Madame Vassal de politique culturelle consiste en réalité, à faire disparaître le culture et les mots, et, ainsi, à en finir avec la création. Espérons que la raison et la liberté prévaudront et que, le Département finissant par voter sa subvention, Actoral pourra avoir lieu.
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