LES AILES DU GABIAN
LE MIROIR BRISÉ
Revenons un peu, aujourd’hui sur les événements qui ont eu lieu à Marseille le 17 et le 24 octobre et qui ont bouleversé la ville, ainsi que sur la visite du président de la République, lundi dernier.
Des émeutes et des violences
À Marseille comme, sans doute, dans toutes les villes de notre pays, les manifestations du 17 et du 24 octobre ont commencé dans le politique, dans des mots, dans des revendications et dans l’expression d’une opposition résolue au pouvoir, tant dans sa politique de l’éducation, avec l’expression du rejet de Parcoursup et la condamnation de la politique des lycées et la sélection sociale qu’elle engage. Mais elles ont été suivies par des actes de violence, de vandalisme et de pillage des magasins qui ont remplacé le caractère politique des défilés par des manifestations de violence ne venant pas dire des désaccords et des conflits, mais décidées à manifester l’absence de mots, l’impossibilité de parler, l’absence de communication et de relation qui vient briser le contrat social fondateur de la citoyenneté urbaine. Les émeutes ne sont pas de la politique, il ne s’agit que de manifestations de violence, car, pour dire le politique et pour en faire, il faut des mots. Rappelons-nous Louis XVI disant, face aux événements de juillet 1789 « C’est une émeute ? », et s’entendant répondre « Non, sire, c’est une révolution ». Toute la différence entre une émeute et une révolution est là : dans l’émeute, il n’y a pas de mots pour dire le politique et pour donner du sens aux actes du peuple.
Deux mondes
Dans Marsactu du 27 octobre, il y avait, côte à côte, deux articles, l’un de Marie Lagache sur la visite d’Emmanuel Macron à Marseille, le 26 octobre, et l’autre d’Anton Kopp sur la cité de la Solidarité, comme abandonnée et en pleine détresse dans le 15ᵉ, où les habitants vivent, nous dit l’article, « coupés du monde ». Marsactu a eu raison de publier ces deux articles dans le même numéro, l’un à côté de l’autre : cela nous montre à quel point la ville est un espace dans lequel vivent deux mondes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre. D’un côté, celui d’un président qui se figure que « tout », dit-il, « va rentrer dans l’ordre » et dont la visite se tient soigneusement à l’hôtel de ville et à la préfecture, à l’écart des vrais problèmes et durant trop peu de temps pour qu’il se rende compte de la situation réelle de la ville. De l’autre côté, dans le quinzième arrondissement, la Solidarité (quel beau nom…), une tour de 18 étages dans laquelle les ascenseurs ne fonctionnent pas et où, par conséquent, les habitants ne peuvent pas aller faire leurs courses s’ils sont âgés ou s’ils ont de jeunes enfants. Bien sûr, si les ascenseurs ne fonctionnent pas, c’est, dit Unicil, le bailleur, en raison « d’actes de délinquance » ou à de « mauvais usages ». Comme si des ascenseurs qui sont là sans avoir été changés depuis 1974, comme nous dit Anton Kopp, pouvaient ne pas être usés. À Marseille, deux mondes voisinent sans se mélanger, sans avoir de relations l’un avec l’autre, comme deux ghettos. Mais c’est de là que naissent les violences urbaines : de cette ghettoïsation de certains quartiers exclus du monde de la ville.
La visite du président à Marseille : du faux
On pouvait prendre la visite d’E. Macron à Marseille pour une sorte de jeu de rôles, c’était faux. Ce n’était pas une véritable visite car le président n’est pas allé à la rencontre de Marseille. S’il y a des conflits à Marseille et s’il y a eu des émeutes le 17 et le 24 octobre, le président ne les a pas vus. Il n’a pas vu les vitrines cassées, il n’a pas vu les violences des jeunes qui se livrent à de tels actes, précisément parce qu’ils ne vivent pas dan le même monde que celles et ceux qui habitent à Marseille. Il n’a pas vu, non plus, les difficultés sociales de vie et les tensions qui les accompagnent. La visite du président à Marseille se réduisait à du semblant, il n’y avait rien de vrai dans ces mots échangés avec les personnalités de la ville et avec les pouvoirs. E. Macron a voulu faire semblant de s’intéresser à Marseille, mais, comme dans la plus grande partie de ses propos et de ses actes, il ne s’agissait que de jeu. Rien ne manifestait un véritable intérêt pour cette ville qui a souffert lors des émeutes, parce qu’elle n’y était pas préparée et parce qu’il ne s’agissait pas de véritables paroles mais de ces violences qui surviennent quand il n’y pas de mots. Le président est venu à Marseille en touriste, car il ne s’agissait pas, pour lui, de formuler des propositions ou d’élaborer une politique avec les responsables et les acteurs de la vie municipale. Même si la visite du président à Marseille n’a pas été l’occasion de violences, si l’on réfléchit bien, sa visite a été comme les émeutes : elle n’a rien dit – parce que le président n’avait rien à dire.
Le miroir brisé
Pourquoi parler d’un « miroir brisé » ? C’est que celles et ceux qui vivent à Marseille ne se reconnaissent plus les uns dans les autres. À Marseille, les inégalités ont atteint un degré tel que nous ne nous retrouvons pas dans nos voisins, que celles et ceux qui vivent à Marseille finissent par ne plus vivre dans la même ville les uns et les autres. La ville n’est plus, depuis longtemps, le miroir qu’elle devrait être, vivre à Marseille ne consiste plus, pour celles et ceux qui y habitent, à se retrouver dans le même espace. Nous ne nous retrouvons pas, parce que nous ne vivons plus dans le même espace. Au fond, il y deux sortes d’ascenseurs : les uns fonctionnent parce que les bailleurs prennent soin d’eux et les changent quand c’est nécessaire, tandis qu’ils laissent les autres pendant cinquante ans dans les immeubles en ne changeant rien, sans rien améliorer. Si les ascenseurs et les immeubles de la ville ne se reconnaissent pas, ainsi que celles et ceux qui les utilisent et qui y habitent, c’est parce que les femmes et les hommes qui vivent dans ces lieux ne peuvent pas non plus se reconnaître, tellement ils sont éloignés les uns des autres. En nous assignant à résidence dans des quartiers et dans des maisons tellement différents les uns des autres, les politiques mises en œuvre par les acteurs du logement de la ville et de la métropole – et même des administrations centrales – ne sont pas toutes les mêmes : elles sont destinées à des habitantes et à des habitants qu’elles veillent à enfermer dans des ghettos sans relations les uns avec les autres. Alors que la ville devrait être un espace de rencontre, de paroles et d’échanges, elle a fini par ne plus être qu’un archipel d’îles sans liens. Devant ce miroir brisé, on finit par se demander si Marseille est encore une ville. L’urgence est là. Les élus et les autres pouvoirs ont la lourde responsabilité de faire en sorte que Marseille redevienne la ville qu’elle a été. Vivre à Marseille doit de nouveau consister à vivre dans une cité. Pour cela, il est urgent que Marseille retrouve ce qu’elle doit être, comme toutes les villes : un véritable miroir urbain dans lequel se reconnaissent ses habitants, un espace de parcours et d’habitations dans lequel ils puissent ne pas se perdre.
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