La vie des livres : épisode 7

Billet de blog
le 19 Avr 2019
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Après l'Alcazarie, José Rose poursuit sa quête des livres dans la ville avec une nouvelle fiction où les livres ont la parole.

Une vie aux Archives (fin)

Je vis dans les Archives, c’est faute d’alternative. En attendant je me cultive. J’ai ainsi croisé l’autre jour un collègue qui sortait de l’atelier de reliure. Il venait d’être mis en forme et mes pages en frémirent de frayeur. Que ne faut-il endurer pour rentrer dans le rang.

D’abord on nous pose sur une table et on écarte nos pages…

Ce n’est pas trop douloureux ?

Ca passe si l’on est souple. Ensuite, nous sommes débrochés et nettoyés de l’ancienne colle. Il faut être bien décousu si l’on veut être recousu convenablement.

Une mise en pièces en quelque sorte…

Puis on monte les couvertures et les illustrations, on ajoute les gardes avant de mettre en presse. Et la plaçure se termine par un ébarbage si ce n’est pas assez net.

Couper tout ce qui dépasse en quelque sorte…

Vient alors le moment de la couture. On prépare les grecques, fines entailles par lesquelles passent les ficelles, puis c’est la cousure, l’assemblage des cahiers, l’égalisation.

Tous au carré et bien alignés…

C’est ensuite le travail sur le corps de l’ouvrage, l’encollage, l’arrondissure, l’endossure, sans oublier la rognure de la tête et de la queue.

Arrête ! Ca me fait mal rien que d’entendre ça. Et je ne te dis pas où.

Puis il y a la couvrure. Apprêter le dos et les cartons, poser la mousseline et les tranche file, protéger le corps, préparer les nerfs.

Si tu continues, je vais finir par les avoir à vif.

Il faut encore dissimuler les nœuds de chaînettes qui relient les cahiers.

Comme s’il fallait oublier ses origines.

Puis on passe à la pose d’une toile, d’une parure éventuellement.

Une nouvelle peau en quelque sorte…

Une peau de vélin ou de daim mais le plus souvent on se contente de veaux, de chèvres, d’agneaux ou de moutons, éventuellement d’ânes ou de mulets.

La hiérarchie, toujours la hiérarchie.

Arrive enfin le stade de la finissure avec collage et dorure. Ca, c’est la classe !

La première classe, tu veux dire. Car je suppose qu’il y a aussi la deuxième… Mais que d’épreuves à supporter pour devenir conforme !

Pour être intégré aux meilleurs tu veux dire, pour passer de simple objet à œuvre d’art. Difficile à comprendre quand on est un petit ouvrage tiré en série comme toi.

Je ne paie peut-être pas de mine mais, moi aussi, on me lira…

Je parlais sans doute trop grand pour lui. Il s’est bientôt lassé et même endormi sur son dos sans allure. A peine jaloux. Dans sa famille, on se fie peut-être moins aux apparences. On ne pense pas qu’il faille souffrir pour être beau. Ni se pousser de la reliure pour exister.

Commentaires

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  1. Laurent MALFETTESLaurent MALFETTES

    Bravo et merci pour ce texte à la fois instructif et vivant

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