La vie des livres : épisode 6

Billet de blog
le 22 Mar 2019
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Après l'Alcazarie, José Rose poursuit sa quête des livres dans la ville avec une nouvelle fiction où les livres ont la parole.

Je vis dans les Archives et parfois ça me prive. Mais c’est plutôt agréable car le lieu est beau et convient parfaitement à un livre richement relié comme moi.

On accède aux Archives en remontant un vaste parvis. Le sol jonché de caractères alphabétiques semble parler en langues. Des chiens et des enfants sautent sur les gradins. Le bâtiment est entouré d’une barrière métallique, c’est dans l’air du temps, et sa façade brute reflète vaguement le vert des arbustes avoisinants. Et le silo framboise écrasée qui abrite les trésors de ce lieu semble gonflé d’un vent qui pourrait l’embarquer vers le large. Une lumière éblouissante enveloppe les bateaux à quai et accompagne la lente dispersion des nuages cigares des lendemains de mistral tandis qu’au loin la courbe surplombante de l’autoroute voisine et la ligne pure de la tour dressée nous incitent à rêver de caresses, d’envols et de lointains voyages.

On est accueilli à l’entrée par Gastounet, saisissant profil noir et blanc, regard profond, poils abondants sur une main solide. Deux agents de sécurité regardent leur montre en baillant. Et la rondeur du silo, plus rose encore et incrustée de petits tétons rouges, autorise de troublantes évocations.

Près du guichet d’accueil, un long canapé beige permet d’attendre l’heure de la visite. En suivant la guide, je l’ai fait mais ne me demandez pas comment, on apprend que le texte le plus ancien archivé ici date de 814, qu’il y a des fonds spécialisés – prud’homies de pêcheurs, Phares et balises – et des richesses insoupçonnées gisant dans ce container de 7 étages, gros thermos aux parois dédoublées garantissant l’inertie thermique – 18° de température, 55% d’humidité – et contenant de multiples boîtes Cauchard chargées de documents et alignées sur 70 kms linéaires de rayonnages – dont 7 km rien que pour les archives notariales, c’est fou ce que l’on peut écrire pour localiser les gens et les biens – que l’on pourrait porter à 110 km si nécessaire ce qui, en comptant 1 km d’entrées et 500 m de départs chaque année, laisse près d’un siècle de développement. On peut aussi se rassoir pour reprendre son souffle.

L’entrée dans la salle de prêt ne se fait pas sans mal car on ne plaisante pas ici avec le passage de frontière : pas de papiers, pas les bons, trop de papiers, pas assez et c’est le rejet immédiat. « Le passeport est la partie la plus noble de l’homme, écrit B. Brecht dans Dialogue d’exilés (L’Arche, Travaux 22, 1965). D’ailleurs, un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable ; un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande qu’elle soit, n’est pas forcément reconnue (…) Et pourtant on peut soutenir qu’à certains égards l’homme est indispensable au passeport. Le passeport est l’essentiel : devant lui, chapeau ; mais sans homme qui aille avec, pas de passeport possible ou, en tout cas, il lui manquerait quelque chose ».

Avant d’entrer, on est prié de remplir une fiche précisant le motif de sa venue et surtout de lire attentivement le règlement. Sont ainsi autorisés crayon, gomme, taille-crayon, feuilles volantes en petit nombre, bloc, calepin, ordinateur portable (sans étui), appareil photo numérique, téléphone portable… Le reste doit être déposé dans un casier numéroté.

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