La vie des livres : épisode 2

Billet de blog
le 22 Fév 2019
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Après l'Alcazarie, José Rose poursuit sa quête des livres dans la ville avec une nouvelle fiction où les livres ont la parole.

Je vis en souterrain et quelquefois ça craint. Le plus souvent je m’en accommode car l’ambiance est paisible, un peu comme dans une bibliothèque. D’ailleurs, c’en est une, installée en sous-sol de la station de métro Castellane. Comme des centaines de congénères livresques, je vis à demeure dans ce lieu d’emprunt et de restitution, cet espace de transit, d’attente de correspondance et de retour chez soi.

Le site est un peu perdu dans une galerie marchande proposant son lot disparate de bonbons, bijoux et sacs à main, mais repérable par son enseigne clignotante aux couleurs d’arc-en-ciel. Sur la porte vitrée, une citation de Daniel Pennac : « Le temps de lire est toujours un temps volé. C’est sans doute la raison pour laquelle le métro se trouve être la plus grande bibliothèque du monde ». Sur la gauche en entrant, un présentoir de nouveautés et un ordinateur « momentanément indisponible son rétablissement est en cours merci de votre compréhension ». Et des étagères chargées de livres ayant poussé comme la végétation luxuriante d’une oasis.

Dans cette médiathèque bonzaï soigneusement entretenue, les bibliothécaires font leur office habituel – Vous avez un souci ?…Oui, j’ai des dépassements…Pas de souci, vous avez une semaine de tolérance après le premier avis … – tandis qu’au rythme des rames défilent des usagers aux bras chargés de sacs de courses, des mère-fille pressées – Zou au cirque on connait pas prends le mais dépêche toi le métro arrive – et des hommes égarés, genre pauvres comme sans job.

Un jour, l’un d’eux est entré en lançant un tonitruant Bonsoir monsieur, dames ! Les pays étrangers c’est où ? … C’est devant vous monsieur… Non. Pas ça, pas les guides touristiques. Je veux retrouver les pays que j’ai traversé …Alors c’est dans vos souvenirs qu’il faut chercher, monsieur…Vous pensez que je ne suis pas où il faut…Pas du tout…Que je ne sais pas où je suis…Voyons monsieur…Que je ne sais plus comment je m’appelle tant que vous y êtes…Je n’oserais pas…Madame, je sais parfaitement d’où je viens et je ne l’oublierai pas. Mais je ne sais plus exactement où je suis allé…Regardez sur une carte, cela pourrait revenir …J’aimerais tant retrouver les pays que j’ai parcouru. Peut-être même celui qui m’a vu naître…Ca c’est un tout autre voyage…

La bibliothécaire, embarrassée par cet aveu incongru, est vite retournée à ses rangements tandis que l’homme était attiré par des messages placardés au front des étagères : « Grâce aux livres, tu peux ressentir des tonnes d’émotion comme la joie, le chagrin, la colère, la peur, le désir, l’émerveillement, la mélancolie, et cetera. C’est vraiment top ! » ; « Grâce au livre tu peux toujours rêver » ; « Lire égale liberté. Alors tu peux lire tout ce qui te fait plaisir : un super roman, des millions de BD, des magazines, le programme TV, la cuisson des frites surgelées, les dictionnaires…et les lignes de la main ».

Puis l’homme s’est approché de moi – j’étais tranquille sur mon rayon, bien au chaud parmi mes congénères – et s’est avancé jusqu’à me tendre sa main. Mais elle est restée en suspens comme ses pensées sans doute. Au loin, on entendait les annonces de la RTM, les « chers clients en raison de travaux en cours la station la Rose ne sera pas desservie on peut emprunter le bus numéro (inaudible) merci de votre compréhension nous vous souhaitons un agréable voyage ». Je partirais bien moi aussi, même avec cet homme à la veste froissée qui veut retrouver ses pays. Il est finalement sorti de la bibliothèque avec un livre sous le bras mais ce n’était pas moi. Je ne suis même pas parvenu à identifier l’heureux élu car son titre était masqué par l’écharpe fatiguée de ce visiteur égaré.

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