La « rue publique » en quête de résidents

Billet de blog
Approches Cultures & Territoires
30 Jan 2018 0

Son nom façonné en guirlandes lumineuses, visible depuis le Vieux-Port laisse présager aux visiteurs une « Impériale »[1] balade. La rue de la République, lieu emblématique de Marseille,  ne se découvre pourtant pas facilement. Composante d’envergure du centre-ville, l’immensité de son bâti et ses surprenants immeubles haussmanniens annoncent sa riche histoire et sa configuration typique d’une époque marquée par les projets de réhabilitation urbaine menés sous le Second Empire. Trait d’union entre plusieurs territoires historiques, elle a contribué à redessiner la cartographie sociale du centre-ville et questionne par la dualité qui la caractérise, d’abord symbole de mixité culturelle et sociale pour devenir au lendemain des années 2000, une frontière socialement et culturellement marquée entre le nord et le sud de la métropole.

Rétrospective d’une dynamique urbaine

Érigé au milieu du XIXème siècle pour faciliter la circulation entre le nouveau bassin portuaire et  le Vieux Port, ce petit territoire s’étend de l’église Saint-Ferréol au port de la Joliette. Aux fils des époques, passages et migrations qui ont jalonné son histoire,  la rue de la République est devenue la garante d’un patrimoine mémoriel abondant, composé par toutes les personnes ayant joui de ses usages et fonctions.

Reliant les deux ports de la ville, la rue de la République accueille tout d’abord essentiellement des professionnels qualifiés des ports et compagnies maritimes. L’accroissement du nombre de logements vacants, conséquence directe du déclin des activités maritimes et portuaires[2], conduit à l’installation progressive de nouveaux résidents issus des vagues migratoires successives, notamment italiennes et arméniennes. La population résidentielle se transforme et de multiples nationalités cohabitent : français, arméniens, italiens, algériens, etc… qui développent dans un contexte économique favorable des rapports de solidarité solides. Au regard de l’hétérogénéité de ses populations, inscrites dans des trajectoires plurielles, la rue de la République apparait donc prédominante  dans le processus de mixité sociale engagé dans le centre-ville de Marseille. Symbole d’une entente réussie entre groupes sociaux, elle accueille jusqu’au début des années 1970 une diversité sociale, culturelle et cultuelle inédite. Y vivre représente même pour les nombreux habitants issus des populations ouvrières et immigrantes, un symbole de réussite sociale et de prestige.

Toutefois, les logiques de mixité sociale telles que les décrivent J. C. Chamboredon et M. Lemaire[3], nous renvoient à la réalité observée rue de la République à la fin de cette même décennie : « des effets de socialisation et de conflits induits par les situations de proximité spatiale entre individus dont la distance sociale est préconstruite par le jeu des divers modes d’accès au logement ». En effet, la cohabitation et les relations entre les premières vagues d’immigration et celles nouvellement arrivées se sont peu à peu endurcies, motivées en partie, par la rareté des logements disponibles à la location. La dégradation progressive des appartements, menant parfois à leur insalubrité, conjuguée aux relations conflictuelles entre populations, ont visiblement précipité le départ des habitants qui pouvaient prétendre à une certaine mobilité sociale, laissant derrière eux des résidents largement stigmatisés. De fait, comme le rappelle E. Burgess[4] « la dissolution des groupes est la conséquence d’une compétition entre individus générant des phénomènes d’exclusion. Ces mécanismes conduisent alors à une ségrégation sociale et raciale inévitable. ». Ces éléments concourent à créer un environnement en perte d’estime, qui demeure cependant un territoire d’accueil, de passage et de résidence pour un ensemble de populations délaissées par les autorités publiques, accentuant ainsi la paupérisation de la rue et plus largement celle du centre-ville historique.

La réhabilitation urbaine en trompe l’œil

Pour offrir un nouvel élan à la rue marquée par sa forte paupérisation, de nouvelles possibilités d’aménagement sont initiées à la fin des années 1990 avec le plan de réhabilitation Euroméditerranée. Né de la volonté de donner un second souffle à l’économie marseillaise, ce projet poursuit un objectif à deux niveaux : le développement d’un cadre résidentiel dynamique,  rendu attractif grâce à la diversification des activités économiques,  et la rénovation conjointe de l’ensemble du patrimoine immobilier et des équipements publics. La transformation esthétique a, de fait, été accompagnée d’une transformation des géographies sociales : les habitants anciennement installés font l’objet d’exclusion volontaire ou subie[5], par une augmentation des loyers, au profit de catégories sociales supérieures.

La majesté des façades rénovées rivalise toutefois difficilement  avec les territoires plus convoités du sud et de l’est de Marseille, les résidences haussmanniennes ne possédant ni jardins, ni cours, ni accès direct à la mer pour des loyers sensiblement équivalents. Par ailleurs, comme toute artère à dominante commerciale durant la semaine, l’animation de la rue s’éteint avec les enseignes des boutiques de marques internationales, qui ferment leurs portes et laissent circuler les derniers usagers n’ayant pour volonté que de la traverser.  À observer plus attentivement la rue et ses façades, on remarque un niveau d’occupation hétérogène inversement proportionnel à la proximité avec le Vieux-Port. Ainsi, du métro Joliette au boulevard des Dames,  les volets des appartements résidentiels peinent souvent à s’ouvrir, alors qu’à  partir de la place Sadi Carnot les vitrines se dévoilent et les façades s’embellissent. Toutefois, à l’instar des trompe-l’œil dessinés lors du lancement des projets et encore présents, le dynamisme apparent de la rue de la République est un escamotage. A l’usage, il s’agirait plutôt d’un lieu, où l’on travaille mais habite peu, préférant y déjeuner plutôt qu’y dîner, la traverser plutôt que s’y installer, elle ne résulte que de la volonté verticale de ses opérateurs d’en faire un espace économiquement rentable, négligeant de toute évidence le facteur humain : les logements demeurent vides.

Ce processus de transformation sociale évoque le phénomène de « boulevardisation » décrit par Monique et Michel Pinçon[6] sur les beaux quartiers parisiens, qui retrace parfaitement la dépossession de l’espace public pour les habitants. « La boulevardisation [triomphe lorsqu’] un des partenaires du conflit a déjà été éliminé : la population résidente qui est allée vivre ailleurs. Maintenant le contrôle de la rue est en question… peu à peu les Champs-Elysées tendent à devenir un énorme supermarché ». Cette appropriation, au sens littéral et pratique, et ses conséquences témoignent d’un long processus de privatisation, durant lequel les habitants ont été écartés des processus décisionnels des programmes d’aménagement. Ainsi, au regard de sa faible fréquentation et de ses usages, elle semble être moins marquée par l’échec de ses programmes fonciers  que par les difficultés d’intégration des populations concernées par les plans de réhabilitation successifs. L’observation de l’évolution récente de la rue de la République met en évidence l’importance de prendre en compte les facteurs sociaux dans la redéfinition fonctionnelle du paysage urbain. Il est certain que l’uniformisation des grandes métropoles mondiales, insensible aux ambitions de mixité sociale, tend à expliquer l’absence de réappropriation de ces espaces par les populations. Pour autant, cette métamorphose qui avait pour projet initial de réunifier spatialement les différents territoires du centre-ville, s’est érigée en frontière à la limite d’espaces socialement et économiquement distincts, comme le démontre l’attention différenciée qui est portée sur le cours Belsunce, pourtant très proche. 

Une analyse plus profonde sur les usages et pratiques permettrait d’en saisir plus finement, les dynamiques sociales, politiques, économiques et culturelles qui sont à l’œuvre et s’inscrirait dans le long travail de collecte de mémoires, engagé par ACT, à la suite des grands bouleversements contemporains du centre-ville de Marseille. La vacance des appartements et l’effritement des rapports de solidarité entre les différentes vagues d’habitants, d’usagers et de professionnels – davantage marqués par des interrelations associées à l’urbanité – est synonyme d’un double constat : la commercialisation de la rue, aussi lente soit-elle, au détriment de sa fonction résidentielle. Paradoxalement, la renommée internationale récente et l’attractivité  nouvelle de Marseille,  capitale de la culture et du sport[7], laisse se profiler un tournant décisif pour ces prochaines années. La rue impériale parviendra-t-elle à devenir un siècle plus tard, celle tant espérée par les marseillais ?

Entre septembre et décembre 2017, l’association Approches Cultures & Territoires a réalisé un dossier de ressources documentaires en 3 parties sur le Centre Ville de Marseille et ses transformations. Il est accessible à partir de notre site : Le Dossier Doc’ // Marseille Planète Centre (N°1, 2 et 3)


[1] Nommée rue Impériale sous le Second Empire, elle  est devenue rue de la République avec l’avènement de la IIIème République

[2] P. Fournier et S. Mazzellla, 2001 « L’Haussmannisation de la rue de la République à Marseille : l’échec d’une spéculation foncière ? »

[3] J. C. Chamboredon et M. Lemaire, 1970 « Proximité spatiale et distance sociale : les grands ensembles et leur peuplement », Revue Française de Sociologie, p 3-33.

[4] http://www.institut-numerique.org/i-la-segregation-socio-spatiale-aspects-theoriques-et-situation-actuelle-510ba04a510eb

[5] https://www.franceculture.fr/sociologie/euromediterranee-le-nouveau-centre-de-marseille

[6] Monique Pinçon et Michel Pinçon, 1989, « Dans les beaux quartiers ».

[7] En 2013 Marseille a été capitale de la culture et capitale du sport en 2017.

Image : montage réalisé par Hugo Lhuillier
Approches Cultures & Territoires


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