LA LANGUE, LA MARQUE ET LA MÉTROPOLE

Billet de blog
le 15 Oct 2019
0
La marque "One Provence" a été lancée en juillet par la métropole.

La marque "One Provence" a été lancée en juillet par la métropole.

LA LANGUE, LA MARQUE ET LA MÉTROPOLE

Cela aurait pu passer inaperçu, une simple blague qui tourne mal, un petit incident de la vie métropolitaine comme il y en a tous les jours. Mais, à bien y réfléchir, l’assignation en justice, par la métropole, dont J.-M. Leforestier a parlé lundi dernier dans « Marsactu » est révélatrice de tendances qui invitent à réfléchir.

 La réduction de la métropole à une marque

C’est la première idée qui vient : en intentant une action devant le tribunal de grande instance de Paris contre quelqu’un qui aurait réservé abusivement le nom d’un domaine Internet, « My Provence », le lendemain de la conférence de presse où ce nom a été lancé, la métropole semble confondre son identité avec le nom d’un site Internet, c’est-à-dire avec le nom d’une marque. Dans cette action judiciaire, la métropole semble perdre son caractère politique, institutionnel, et se lance dans une procédure qui réduit son identité à celle d’une à une marque commerciale. Au-delà de la blague qui tourne mal, au-delà de ce que l’on pourrait appeler une absence singulière de sens de l’humour, la métropole se livre à l’engagement d’une procédure qui la réduit à une activité commerciale, qui fait d’elle un acteur de marché, au lieu d’être, somme toute, fière que son identité soit assez connue, et peut-être appréciée, pour circuler dans l’espace public. De cette manière, l’institution métropolitaine se réduit à une marque commerciale et semble donc, ainsi, orienter ses activités et les expressions de son engagement et de son identité institutionnelle à une présence dans le marché. Une fois de plus, le libéralisme frappe, en livrant la vie politique et les pouvoirs à des marques de fabrique et de commerce.

La justice et la censure

C’est qu’une fois de plus, la politique de la métropole se confond avec une forme de censure : en cherchant, de cette manière, à utiliser la justice comme une forme de bras armé de la censure, la métropole confond son activité politique et sa présence institutionnelle dans l’espace public avec l’exercice d’une fonction répressive. Cela peut se comprendre de deux manières. D’abord, il s’agit bien d’une forme de censure, de la recherche d’une limitation de la liberté d’expression, de la mise en œuvre d’une politique de contrôle des usages de l’espace public par les acteurs qui l’habitent et qui y vivent. Cela limite la vie d’une institution à l’exercice d’une fonction policière, d’une forme de violence institutionnelle. Par ailleurs, comme tout abus de force, il s’agit d’un aveu de faiblesse. Si la métropole se répand ainsi en actions judiciaires, c’est bien qu’elle semble n’avoir pas d’autres façons d’intervenir dans l’espace public que la violence de la justice. En utilisant la justice comme une sorte de bras armé, la métropole énonce une forme d’aveu de faiblesse. Cela semble nous dire que la métropole n’a rien de mieux à faire que de dépenser du temps, de la force et de l’argent dans une action judiciaire, au lieu de songer à ce qui devrait être son rôle : l’élaboration de projets de développement métropolitain et leur mise en œuvre.

La Provence et la métropole

Dans tout ceci, il faut tout de même réfléchir à l’usage du nom de ce site, « Provence ». Comme si la métropole pouvait ainsi s’approprier le nom d’une région, alors que ce que l’on appelle la Provence ne peut se réduire à la métropole de Marseille et au département des Bouches-du-Rhône. Dans ce que l’on appelle « la Provence », il y aussi le département des Alpes de Haute-Provence, au moins une partie de celui des Hautes-Alpes, au moins une partie de celui du Var et au moins une partie de celui du Vaucluse. Il y a là une forme singulière d’appropriation, cette fois non du nom d’un domaine d’usage d’Internet, mais bien de celui d’u nom d’un espace. Après tout, peut-être même d’autres départements pourraient-ils, à leur tour, engager une action judiciaire contre cette forme-là d’appropriation. Peut-être faudrait-il s’interroger sur cette singulière confusion des noms, des rôles et des identités.

La langue

Et puis il y a tout de même autre chose, dans tout cela, dont il faut parler : il s’agit du nom même de ce site :« One Provence ». N’est-il tout de même pas choquant qu’une institution politique française, un acteur de la vie publique de notre pays, se donne un nom en anglais ? Dans cet usage de l’anglais pour désigner l’identité d’une institution française, il y a quelque chose de grave : cela signifie-t-il que la métropole de Marseille va se mettre à parler anglais au lieu de parler français ? Cela signifie-t-il que, demain, les séances de l’assemblée métropolitaine se dérouleront en anglais ? Il y a aussi dans cet usage de l’anglais – et cette fois au-delà de l’action judiciaire engagée, puisqu’il s’agit du nom que la métropole voulait elle-même se donner, un renoncement à l’usage de la langue française qui en dit long sur la soumission de la métropole aux exigences du commerce international dominé par la culture anglo-saxonne – en réalité par la culture nord-américaine. En 1964, le linguiste René Étiemble avait imaginé un mot pour désigner la tendance de la langue française à subir cette sorte d’invasion par la culture anglo-saxonne  : le « franglais ». Nous y sommes, une fois de plus.

On se rend compte que, comme souvent, les actions judiciaires sont révélatrices de problèmes d’identité auxquels il est important de penser.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire