Journal de confinement. Semaine#5

Trois semaines pour raccrocher les wagonnets

Billet de blog
par Lorelei
le 17 Avr 2020
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Un personnage s'est barré à Panama City, l'autre est dans la mangrove de la Montagne Pelée. Un troisième vient de prendre l'avion, un siècle après. Encore quelques semaines pour les ramener dans le droit chemin. Je ne leur dis pas.

Dimanche 12 avril. 18 heures. J’ai repris mes expériences culinaires. Cette fois-ci, un gâteau avec ce qu’il reste de poudre d’amandes devient un “gâteau à la frangipane, aux pommes et aux poires“. Encore un essai transformé. La demande est forte. J’envisage sérieusement de faire des colis avant de me raviser. Trop fatigant à mettre en œuvre. Voilà. Une lourde fatigue m’envahit depuis plusieurs jours, comme ma petite famille qui ne veille plus que quelques heures par jour. Sans stress ni déprime. Juste une envie de rêves et d’évasion. L’ado s’achèterait bien tous les skins du monde, l’homme irait au bistrot. Je suis sur un chemin peuplé de Soucougnans, une trace dans la forêt tropicale jusqu’à la ville d’Ajoupa Bouillon coupée du monde par les pitons du Carbet…

Lundi 13 avril. 20 heures. Je demande mon billet pour le spectacle à venir. Comme beaucoup, nous sommes dans l’attente des déclarations officielles. L’annonce n’apporte aucun soulagement et génère davantage d’interrogations. Penser à éteindre les informations. Je dors mal. Je repense à ce roman inachevé. Enfin le dernier des romans inachevés. Il s’agirait de ramener dans le droit chemin ces personnages qui sont tous allés vivre leur vie de manière complètement autonome. Je relis les quarante premières pages. C’est bien. Bien, mais décousu, on ne va pas se mentir… L’un s’est barré à Panama City, l’autre est dans la mangrove de la Montagne Pelée. Un troisième vient de prendre l’avion, un siècle après. J’ai exactement un mois pour les ramener dans le droit chemin. Je ne leur dis pas, histoire de leur mettre la pression.

Mardi 14 avril. 14 heures. J’apprends que Shakespeare a écrit Le Roi Lear pendant une quarantaine contre la peste.

Je suis au taquet.

Mercredi 15 avril. 16 heures. Je trouve sur Twitter une savoureuse curiosité juridique, un arrêt de la Cour d’appel de Metz en date du 29 septembre 2016 disposant qu’il “est justifiée l’hospitalisation forcée de celui qui dialogue « une grande partie de la matinée avec Bob l’Eponge ». J’ai du souci à me faire.

Jeudi 16 avril. 23 heures. Comme chaque jour depuis bientôt cinq semaines, j’appelle ma mère isolée dans son appartement parisien. Elle n’a pas de connexion internet et passe du lit au canapé sans effort depuis que son lit s’est transformé en canapé. Elle regarde la télévision après avoir choisi soigneusement son programme dans son magazine hebdomadaire de télévision, qui, à son désespoir, arrive de moins en moins régulièrement, et enchaîne documentaires et interviews qu’elle me détaille dans son compte-rendu quotidien. Elle ne fait pas grand chose d’autre. Je ne l’empêche pas de sortir, il faut bien se nourrir, ma bonne dame s’esclaffe-t-elle. Et j’aime sa folie qui consiste à vouloir prendre le métro un samedi soir en fin de journée comme une envie de pisser pour trouver, à l’autre bout de Paris, des chocolats de Pâques chez un artisan à la mode repéré dans le magazine sus-mentionné. Tentative vouée à l’échec depuis que la RATP a fermé la station à côté de chez elle. Je l’imagine et je ris. Elle me raconte sa mésaventure et rit. Terminer la journée sur ces notes un peu colorées nous fait du bien.

Vendredi 17 avril. 4 heures du matin. Je voyage en solitaire. De Marseille à Fort-de-France, d’un port à l’autre. Je passe ainsi une partie de mes nuits, connectée dans de longs dialogues avec un cousin martiniquais. Le décalage horaire joue en sa faveur, bon. Je revisite l’arbre généalogique familial. Des souvenirs des années 1920 me sont rapportés. Des demi-vérités émergent de vieilles photos encadrées et de brides de conversation, entendues par de jeunes enfants qui essayent aujourd’hui de se soustraire à la pandémie. Après avoir vu tant de choses. Des prisonniers, des bagnards, nettoyaient les rues du chef-lieu de la colonie. Le fort-royal était de France. Des vieux décrivaient encore l’éruption de la Montagne Pelée. L’oncle avait une Citroën traction. L’une des premières dans l’île. Puis il avait disparu quelques années à Caracas.

J’imagine des bandes organisées, l’enfer du jeu, les déportés expédiés du port de Saint-Martin-de-Ré dans l’enceinte fortifiée de Ducos, anciennement Trou-au-Chat, les regroupements familiaux des Martiniquais au Panama, avec escale à Santiago de León de Caracas, la ruée vers l’ouest, le Pacifique. Mes personnages continuent à vivre leur vie loin de moi. Plus que trois semaines pour raccrocher les wagonnets.

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