Les vestiges de la Corderie (suite)

INJUSTICE ET LÉGITIMITÉ

Billet de blog
Bernard LAMIZET
20 Août 2017 0

Décidément, la question du devenir des fouilles archéologiques de la Corderie et de la légitimité de la construction d’un immeuble à leur place n’en finit pas de dominer le débat public à Marseille, et cela commence à devenir une sorte de feuilleton d’été. Nous sommes interpellés, aujourd’hui, par les propos tenus à Violette Artaud, dans Marsactu, par Dominique Garcia, le président de l’I.N.R.A.P. (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) . C’est lui qui situe le débat, à présent, sur le plan de la justice et de la légitimité.

L’injustice des travaux immobiliers

Selon le président de l’I.N.R.A.P., il n’y aurait ainsi pas d’injustice à engager les travaux sur le site des fouilles de la Corderie. « Je peux vous dire », assure le chercheur, « qu’il n’y a pas eu d’injustice sur ce site ». En réalité, il est vrai que Marseille, fondée, comme nous le savons tous, en 2600 avant Jésus-Christ, une des plus vieilles métropoles de France, a certainement un sous-sol dont nous n’avons pas découvert toutes les richesses. Si l’on a pu mettre au jour les vestiges situés derrière la Bourse, et si l’on a pu, aujourd’hui, mettre au jour les vestiges de la Corderie, c’est que nous avons les préoccupations archéologiques qui suscitent les recherches et que nous disposons à présent des techniques qui permettent de découvrir des sites et des éléments de patrimoine que l’on n’était pas en mesure de découvrir et de travailler dans les siècles précédents, au cours des étapes de la construction de Marseille et, sans doute, aussi, que l’on n’avait pas auparavant le souci de mieux comprendre l’histoire et le passé des villes. Mais, aujourd’hui, sans doute faut-il penser cette question de la légitimité ou de l’injustice des travaux immobiliers d’une autre façon qu’au cours des époques précédentes. Si nous avons plus d’exigences aujourd’hui que l’on ne pouvait en avoir auparavant, il ne faut pas le regretter, mais, au contraire, il faut en profiter pour pouvoir disposer de davantage d’éléments de l’histoire et de la mémoire de la ville. C’est bien en ce sens que les travaux immobiliers envisagés par Vinci à cet endroit sont illégitimes : en effet, peut-être auraient-ils été légitimes et acceptés dans les siècles précédents, mais c’est ainsi : notre culture contemporaine ne peut plus tolérer des destructions de vestiges une fois qu’ils ont été découverts. C’est justement cette appropriation des sous-sols de la ville comme de ses surfaces par les promoteurs immobiliers qui est illégitime. Ce que nous ne pouvons pas accepter, c’est que la ville se fasse ainsi confisquer sa mémoire par des promoteurs privés, et, en même temps, que son espace soit de cette façon vendu à des promoteurs. Quant aux propos de D. Garcia, le président de l’I.N.R.A.P., sur la nécessité de moderniser la ville et de répondre aux demandes contemporaines en matière de logement, sans doute convient-il de les entendre, mais, d’abord, il y a d’autres espaces disponibles pour cela dans l’espace de la métropole, et, ensuite, s’il y a des demandes sociales urbaines en matière de logement, ce n’est pas par de la promotion immobilière et par la vente d’appartements et d’immeubles de luxe qu’elles seront satisfaites : il n’y a pas d’urgence pour ce type de marché immobilier, sinon pour les profits des promoteurs.

 

La place de la culture dans la politique de la ville à Marseille

C’est aussi de cela que nous devons parler, à propos du devenir des vestiges du boulevard de la Corderie. Ce qui est en question, dans cette sorte de vente aux marchands immobiliers de l’espace public marseillais, c’est la place que notre ville reconnaît à la culture dans son espace urbain. Rappelons-nous tout de même que Marseille fut ville européenne de la culture en 2013. Cela fut une joie et une forme de gloire pour la ville et pour ses habitants, mais cela impose à Marseille de tenir son rang dans le champ des villes culturelles, et, pour cela, les obligations ne s’arrêtent pas à l’année 2013 et elles ne se limitent pas à la construction du M.U.C.E.M. En devenant ville européenne de la culture, Marseille s’engageait à faire de la culture un des fondements de sa politique urbaine. Or, justement, l’un des premiers impératifs d’une ville culturelle est, au moins, de mettre en valeur son passé et sa mémoire, de chercher à mieux comprendre son histoire, et, pour cela, de conserver et de développer les travaux archéologiques engagés dans les différents sites de l’espace urbain. C’est l’enjeu de la préservation de l’espace antique du boulevard de la Corderie et de la poursuite des travaux archéologiques au-delà de la portion concédée à la recherche – on se demande bien, d’ailleurs, et D. Garcia ne répond pas à cette question, pourquoi il faudrait ne réserver à l’archéologie que « 635 m2 sur les 6000 de la parcelle fouillée », pour reprendre ses propres termes. On se retrouve, une fois de plus, dans le conflit entre l’argent et la culture, comme dans le conflit, bien connu, entre Jésus et les marchands du Temple. C’est contre cette braderie de l’espace de la culture qu’il faut se battre aujourd’hui, pour sauver la culture de la ville, ou plutôt : pour l’enrichir et la développer.


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