Infatigable militant d’une ville pour tous, Michel Guillon n’est plus

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le 11 Juil 2022
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Michel Guillon est parti, jeudi dernier. Marsactu s'associe à sa famille et à ses proches pour dire la tristesse de perdre ce compagnon de route de notre aventure éditoriale, actionnaire de notre entreprise, et aiguillon infatigable des pouvoirs publics en matière de politiques de l'habitat et de l'urbanisme.

Michel Guillon était un citoyen. Il l’était au sens actif et plein. Et jusqu’à son dernier souffle, il a continué à agir pour cette cité si fragile que nous avons en commun.

Il y a quelques semaines encore, il avait fait l’effort de monter jusqu’à à la Friche, aidé de sa canne et du bras d’une amie, pour participer à notre première assemblée générale ouverte. En 2017, il a fait partie des premiers lecteurs actionnaires de notre journal, déterminé à nous aider à poursuivre cette aventure. Rares étaient les rendez-vous qu’il n’honorait pas. Il était encore là lors des premières agoras du haut de la rue d’Aubagne, organisées par les associations du quartier et la municipalité. Il y allait à pas comptés mais il était là, attentif et actif.

Régulièrement, je montais l’escalier aux tommettes rouges, après le clac-clac de la porte d’entrée de la rue Châteauredon qu’il a aimé voir verdir. Il m’attendait dans son salon, au milieu de ses photos de femmes nues, si belles photos dont je n’ai jamais osé lui dire un mot. Nous parlions d’autres choses : du quartier, de l’avancée des politiques publiques ou plutôt de leur inertie.

Michel Guillon au côté de Daniel Beaume, à la Criée au moment de la présentation du livre de Dalila Ouanès. Photo : D.R.

Je l’ai connu dans ses combats contre l’éviction des populations les plus pauvres des quartiers du centre-ville, début 2000, contre les rénovations en trompe-l’œil qui, décennie après décennie, tentait de rendre plus acceptable un habitat indigne. Je me souviendrais toujours du mail qu’il m’a envoyé le 6 novembre 2018, le lendemain des effondrements de la rue d’Aubagne : “Sentiment de tristesse et de colère et d’une sorte de déshonneur”, écrivait-il en conclusion de ce court message. Le sentiment de celui qui alertait depuis des années, sans que rien ne bouge.

La colère de voir que ce sentiment n’était pas partagé par ceux qui en étaient responsables. Un an avant les effondrements, le collectif dont il était l’animateur avait passé en revue les immeubles les plus critiques du quartier, avant un rendez-vous avec les techniciens de la Soleam, en charge de la lente rénovation. Architecte, urbaniste, habitant, ils écrivaient concernant la rue d’Aubagne :

 “Ensemble dangereux – appui sur d’autres immeubles (65/67/69/71) – risque d’effondrement”.

Mais le jour du rendez-vous avec la Soleam, Michel Guillon a préféré insister sur ce qui devait avancer, sur les logements sociaux prévus, sur la crèche, le futur centre-social, plutôt que sur l’état des immeubles qu’il espérait contrôlés. Il ne sera pas à la fête inaugurale du centre social, qui un jour peut-être verra le jour, lui qui s’est tant battu, avec Dalila Ouanès, pour que les gens de Noailles puissent bénéficier de véritables équipements publics. Cela aurait pu être sur la Canebière, il a œuvré pour cela, à la place d’un hôtel de luxe qui tourne le dos à la misère.

Cet engagement citoyen est la suite logique de celui de toute une vie, pour aider les plus pauvres, les étrangers, les délaissés, à se loger avec dignité. De Martigues à Marseille, en passant par les quartiers Nord, il n’a eu de cesse de tenter d’infléchir les politiques publiques en faveur du logement pour tous. Aux côtés de Daniel Carrière, Christian De Leusse, Patrick Lacoste, Norredine Abouakil, il a fondé Un centre-ville pour tous, puis Noailles Ombres et lumière au tournant des années 2000, pour prolonger sur le terrain collectif et militant, le travail entrepris avant.

Un de ces jours où j’étais monté dans son nid d’aigle, pour faire le point sur la énième relance des politiques de l’habitat, entre GOU, PPA et concertation tanquée, il m’a raconté un épisode fondateur de cette bataille du centre-ville, que j’ai pris en notes hâtives, me jurant d’y revenir plus tard.

Consultant en urbanisme, il a travaillé dans les années 70 et 80 à la rénovation de la Butte des Carmes, notamment pour la Sonacotra, chargé de loger les travailleurs immigrés puis leurs familles. La municipalité d’alors entendait poursuivre la politique de rénovation par le vide et le béton en s’attaquant à Belsunce. Au cours d’un voyage d’étude en Italie, il dîne à la même table que les responsables du service d’urbanisme de la ville. Il a l’occasion de tenter de défendre l’intérêt économique et patrimonial du quartier, au commerce de gros florissant notamment en lien avec les pays du Maghreb. Et la nécessité de le conserver.

Le responsable du service commande alors deux études aux stratégies concurrentes, la première pour construire un nouveau quartier en lieu et place du tracé baroque la deuxième pour préserver le bâti ancien, les populations qui y vivent et l’activité économique qu’il abrite. La thèse de Michel Guillon finit par l’emporter et la logique de la table rase ne traverse pas la rue d’Aix pour continuer à couler son béton. “Mais depuis lors, poursuit Michel. Personne n’est capable d’inventer et d’appliquer une véritable politique d’aménagement du centre ancien“.

Michel Guillon a toujours combattu ce vide de la pensée qui consiste à laisser faire en attendant que ça s’effondre, que l’édifice soit de pierres ou d’humanité. Voilà l’héritage qui nous laisse : agir ensemble, là où nous, citoyens, continuons à vivre.

Commentaires

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  1. Lacoste P. Lacoste P.

    Michel Guillon, c’était un militant infatigable pour le droit à la ville.

    La rencontre avec Michel fut pour les initiateurs de Un Centre-Ville Pour Tous une interaction fructueuse, riche de sens pendant une quinzaine d’années.
    Réfléchir, penser, agir : tout allait ensemble avec ce grand lecteur, qui pouvait nous en remontrer tant sur Foucault, Haffner que sur Lefebvre.

    Par sa pratique du métier d’urbaniste il avait participé à la démolition reconstruction de la butte Saint Charles et ses effets positifs (un nouveau quartier d’habitat social bien conçu), et ses effets d’exclusion sur les populations ex-migrantes et sans droits, souvent maghrébines, repoussées sur les franges du Panier et de Belsunce.
    Avec lui et notre petite équipe et avocats, nous avons lutté près de deux décennies pour défendre le droit des habitants modestes a vivre en Centre ville. Il fut très actif dans la défense des habitants de la rue de la République, lors de l’intense guerre que menèrent les fonds de pension et la Mairie pour les chasser du centre-ville.

    Michel était un pilier du “groupe habitat” de l’association, notre centre de réflexion qui se réunissait chez lui, sur le toit de Noailles, du haut de son logement au 4ème étage où il vivait avec Dalila Ouanes-Guillon.
    Dalila, c’est son pendant concret, discrète et active dans le quotidien du quartier.

    Élevée à la Paternelle, élève brillante, elle devient travailleuse sociale et dans la vie civile activiste du droit des femmes.

    Devant l’abandon de Noailles par la mairie, elle va fonder, avec l’appui de Michel et d’autres, l’embryon de Centre Social “Destination Familles” dans la rue d’Aubagne, qui a joué un si grand rôle dans la solidarité aux familles depuis le 5 Novembre 2018.

    Merci et adieu Michel, et Merci à Dalila de porter sa mémoire et continuer son combat .

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  2. David Mateos Escobar David Mateos Escobar

    Merci Benoit pour ces mots justes à propos de Michel.

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  3. Electeur du 8e Electeur du 8e

    “Ce vide de la pensée qui consiste à laisser faire en attendant que ça s’effondre” : c’est bizarre, il me semble que ces quelques mots résonnent profondément justes à Marseille. Quelqu’un est visé ?

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