Fauteuils d’orchestre

Idée de sortie
le 13 Mar 2020
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La dix-huitième édition du festival Mars en Baroque nous convie, dans les salons d’Ancien Régime, à prendre notre part d’un art de vivre gagé sur la civilité, la littérature et les beaux-arts. Ne faites pas antichambre, entrez !

La musique des XVIIe et XVIIIe siècles ne s’inscrit pas forcément dans les cadres publics de l’Église et de la Cour, mais adopte également les espaces domestiques réservés à l’épanouissement interpersonnel et au loisir amateur. Les salons, théâtres mondains du goût et laboratoires de sensibilités nouvelles, contribuent à l’expansion et à la diffusion des formes de la musique de chambre. L’éclat des plus illustres d’entre eux ne doit pas occulter la diversité des réseaux de sociabilité parmi lesquels artistes et penseurs peuvent développer de multiples affiliations selon leur talent et leur notoriété pour s’adonner au culte des muses en aimable compagnie ou se saisir du champ esthétique pour mener des combats à plus large visée, ainsi que l’atteste la riche mosaïque de la programmation Mars en Baroque 2020.  

Même si l’on a moqué les « précieuses », des femmes ont pu tenir un rôle intellectuel de premier plan dans ces cénacles proches de la sphère privée ; deux concerts en témoigneront. L’ensemble Le Concert de l’Hostel Dieu a choisi de promouvoir  à son Parnasse des compositrices qui, exceptée Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729), n’ont pu percer l’espace des possibles qui leur était assigné et ont sombré depuis dans l’injuste amnésie des siècles (le 5 aux Archives Départementales) ; contrairement à la brillante et sulfureuse cantatrice vénitienne Barbara Strozzi(1) (1619-1667) dont l’Ensemble Le Stelle fera dialoguer les compositions personnelles avec la poésie contemporaine d’Erri de Luca (le 17 au Temple Grignan).

Le festival s’ouvre également à d’autres périodes de l’histoire de la musique. Nous fréquenterons ainsi les salons de la Renaissance où les peintres Brueghel et Raphaël s’inviteront  pour partager une danse ou un air de luth avec des compositeurs flamands ou italiens, tandis que la soprano Maria Cristina Kiehr illustrera de toute la richesse de sa palette expressive la vitalité artistique du siècle d’or espagnol (Week-end Renaissance du 13 au 15). Le Tombeau de Gesualdo proposé par l’ensemble vocal Musicatreize (le 20) mettra en résonnance la musique d’aujourd’hui et celle du mélancolique et tristement célèbre madrigaliste italien qui, comme un crâne posé sur la table d’une peinture de vanité, a braqué son regard sur un néant des choses humaines qui ressemble peut-être à son arrière-conscience. Attachés à la restitution de la vérité sonore de leur répertoire tout autant que leurs collègues baroques, les musiciens de l’ensemble instrumental L’Armée des Romantiques mettront le cap sur un baroque en crue, débordant le tournant du XIXe siècle jusqu’au salon de Brahms habité par le spectre du grand Bach dont nous pourrons entendre le lendemain le premier livre du Clavier bien tempéré interprété par les étudiants des Conservatoires de Paris et Lyon (les 27 et 28 à la Salle Musicatreize).

Trois propositions spectaculaires rompront avec l’atmosphère de salon. Admeto, un opéra de Haendel dont la version concertante nous révèlera l’histoire de ce roi sauvé par le sacrifice de sa femme, l’occasion d’émouvantes déplorations mêlées de parallèles cocasses dans la pure tradition italienne du genre (le 10 à la Criée). Nous aurons le privilège de découvrir le légendaire Miserere de Gregorio Allegri (1582-1652), propice aux méditations éthérées et aux parenthèses suspendues, dans une version restaurée par les soins de Jean-Marc Aymes et du Chœur de Chambre de Namur (le 21 à l’Abbaye Saint-Victor). Les intentions de Monteverdi dans ses Vêpres à la Vierge de 1610 conservent encore beaucoup de mystères et laissent un champ d’investigation ouvert aux expérimentations chorales qui rend excitante la proposition des quarante jeunes musiciens du Département de Musique Ancienne de Lyon (le 29 à l’Église Saint-Théodore). Ces trois évènements viendront exalter, dans de grands sujets mythologiques et sacrés, l’amour, profane ou mystique, l’amour toujours, d’où ne s’excluent ni la douleur ni l’espérance dans une fusion des contraires qui submerge le poète, le musicien et la sainte en extase. Nous serons nous aussi les victimes consentantes et déjà fébriles de ce « plaisir des larmes » dans lequel les arts baroques aimèrent à s’abandonner avec une théâtralité si désarmante.

Parce qu’il participe d’une éducation généralement héritée, le goût pour ces émotions aussi subtiles que démonstratives reste un marqueur particulièrement distinctif. Ainsi les actions de sensibilisation au long cours menées par l’équipe de Jean-Marc Aymes auprès des scolaires ou des publics empêchés prennent-elles tout leur sens dans une transmission conduite, comme un acte de foi, avec cette allégresse imaginative et communicative devenue au fil du temps le sceau de Concerto Soave. Une passion magistralement illustrée par la conférence inaugurale de Patrick Barbier le 29 février dernier, avec toute la conviction et l’art incomparable du partage qu’on lui connaît, inspirée de son dernier ouvrage Pour l’amour du baroque

Roland Yvanez

Festival Mars en Baroque : jusqu’au 31/03 à Marseille. 

Rens. : 04 91 90 93 75 / www.marsenbaroque.com

(1) Le « cas Strozzi » est particulièrement éclairant sur les difficultés et les opportunités d’accès à la professionnalisation des femmes artistes dans et hors le cadre de la succession paternelle.

Retour sur la soirée inaugurale : Le salon indien

 

En nous transportant au Bengale en lever de rideau de sa nouvelle édition, le festival Mars en Baroque nous a offert un préambule insolite dont l’intuition s’est imposée avec une force d’évidence immédiate. Au-delà de sa relation éponyme, Le Salon de musique de Satyajit Ray a fait apparaître, dans le cadre particulier de cette rencontre (le 29/02 à la Salle Musicatreize), les intimes corrélations qui peuvent relier les expériences sensibles entre des sphères esthétiques éloignées dans le temps et l’espace. Envoûtant comme une leçon de ténèbres, le film indien nous a entraînés dans une austère et somptueuse méditation sur la mort, la vanité et l’ivresse de l’art, qui rejoint dans son interrogation intemporelle et universelle les memento mori et les crucifixus à grand spectacle des artistes baroques.

Ce goût de la danse, la beauté du chant orné hindoustani qui baignaient ce chef-d’œuvre cinématographique ont trouvé ensuite leurs vivantes incarnations avec la danseuse Maïtryee Mahatma et la chanteuse Madhubanti Sarkar qui rivalisèrent d’expressivité, chacune avec les moyens de son art, accompagnées de Nazar Khan au sitar et de Nabankur Bhattacharya aux tablas. Le corps de la danseuse inscrivait la musique dans l’espace avec un élan dionysiaque (que Shiva me pardonne !) auquel le percussionniste, figure de proue de la musique indienne phocéenne, communiquait son ardente mathématique.

Les postures allégoriques codées par la tradition Kathak se déchiffraient comme autant de repères expressifs de la narration sacrée mais que le pur ravissement des formes chorégraphiques excédait tant l’interprétation de Maïtryee Mahatma, par la plénitude de son talent, touchait à l’essence polysémique de son art. Là, dans les multiples triangulations entre les raffinements de la voix, la pulsation instrumentale et les volutes colorées de la danseuse, se sont célébrés des prestiges au zénith du méridien baroque. 

 

 Le programme complet du festival Mars en Baroque ici

En raison des mesures de préventions relatives au coronavirus, nous vous invitons à vérifier auprès des organisateurs la tenue ou non des événements auxquels vous souhaitez assister. 

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