[En allant aux Catalans] Livre
L'écrivain et sociologue José Rose fréquente assidûment la plage des Catalans. Il y a glané quelques scènes cocasses, anecdotiques ou plus signifiantes, qu'il relate en dix épisodes.
Ah, Les Catalans ! C’est régalant, les Catalans. Ça donne de l’allant, de l’élan, les Catalans. Alors, bienvenue aux Catalans, LA première plage de la Corniche, à deux grands pas du Vieux-Port. Lieu de détente et d’observation, de vie aussi, de vies séparées et partagées. Habitués ou égarés, adeptes de la baignade ou du farniente, sportifs ou éméchés, solitaires ou en tribu : chacun trouve ici sa place.
Des publics variés se succèdent ainsi au fil du jour et des saisons et il suffit de tendre les oreilles et les yeux pour que surgissent des scènes cocasses, anecdotiques ou plus signifiantes. En voici quelques-unes glanées au fil du temps et saisies comme des instantanés, des saveurs fugaces, des miettes de vie, des galets polis, des bois flottés.
Lire à l’aise sur une plage est un défi. Aucune posture ne convient vraiment. Surtout à partir d’un certain âge. Allongé sur le côté l’équilibre est précaire, adossé à son sac de bain on se casse le dos, en tailleur livre entre les jambes on attrape des crampes, en s’installant debout on se lasse, en marchant le long de la plage on est à la merci des ballons qui volent, assis sur un rocher on déplore vite la rudesse du contact. Bref, les positions ne durent jamais très longtemps. Le corps se plaint et le fil de la lecture se perd à mesure que l’on change son maintien. La liseuse est-elle plus commode à tenir ? Peut-être, mais à condition de suivre l’angle mobile des rayons de soleil pour décrypter l’écran. Sans parler du téléphone portable, juste bon pour scroller et lire quelques lignes en diagonale.
En plus, il faut faire avec le sable qui vole dans les yeux et entre les pages, avec la crème solaire qui graisse les mains et les feuilles, avec les sollicitations des enfants qui dérangent, avec les petits footballeurs en sable qui s’excusent, avec les malotrus qui passent et bousculent tout sous leurs pas pas sages. Et quel livre choisir à la plage ? Le roman de l’été qui file tout seul et dont l’intrigue a été largement divulgâchée, le recueil de nouvelles intéressant pour la brièveté mais parfois frustrant, le dictionnaire d’histoires drôles que l’on partage avec ses compagnons en éclatant de rire, l’horoscope vite fait mal fait, la poésie mais qui se soucie d’elle parmi les baigneurs-bronzeurs-bulleurs ? L’essai est moins commode encore, surtout si l’on entend prendre des notes ou aborder des passages ardus stabilo ou crayon en main, le jet de sable pouvant toujours advenir au gré des cavalcades enfantines.
Finalement, c’est l’option jeux — mots fléchés, sudokus, mots croisés — qui rencontre le plus grand succès. Lire des mots est plus aisé que de longs paragraphes, des chapitres n’en parlons pas. On avance ainsi lettre à lettre, chiffre à chiffre, sans risquer de perdre l’intrigue. Et le temps passe vite quand on se livre au soleil estival. Surtout si l’on s’endort. Au risque de ne pas retrouver la revue au réveil, mais ça, c’est une autre histoire. Et qui dira la souffrance des livres à la plage, qui évoquera la chaleur qui assèche leurs pages, le soleil qui les brunit, le sable qui les fait crisser, les crèmes qui les maculent, les boissons qui les tâchent, les ballons qui les déchirent ?
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