EFFONDREMENTS : PASSÉ, PRÉSENT, FUTUR

Billet de blog
le 3 Juil 2026
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Après ceux des immeubles  de la rue d’Aubagne, même s’il n’a pas atteint les mêmes dimensions, l’effondrement de l’immeuble de la place de la Halle Delacroix est venu nous rappeler la fragilité de notre ville et la précarité de son bâti. Une véritable détermination politique devient urgente.

Effondrement partiel d
Effondrement partiel d'un immeuble en cours de rénovation place Halle-Delacroix, Marseille (1er) le jeudi 18 juin 2026. (Photo Bataillon des marins-pompiers de Marseille)

Effondrement partiel d'un immeuble en cours de rénovation place Halle-Delacroix, Marseille (1er) le jeudi 18 juin 2026. (Photo Bataillon des marins-pompiers de Marseille)

La répétition

« Ça recommence ! », nous sommes-nous dit devant l’effondrement d’un immeuble en chantier, place de la Halle Delacroix, à Noailles, comme la rue d’Aubagne, rue d’Aubagne où quatre immeubles viennent d’être évacués, à la suite de l’effondrement de l’immeuble de la Halle Delacroix. Le propre de la répétition, dans la ville comme dans nos usages personnels et dans notre inconscient, c’est qu’elle construit le sens de nos pratiques et de nos activités. Un événement n’a pas forcément de sens, nous pouvons chercher et lui en trouver un, mais ce n’est pas une injonction. En revanche, une répétition, même à plusieurs années d’intervalle, fait basculer la réalité dans le domaine du sens. Il ne s’agit plus de simples accidents, mais de symptômes qui revêtent des significations que nous aimerions mieux ne pas voir, mais que nous sommes, en quelque sorte, sommés d’interpréter. Le rôle de la politique de la ville est là : elle donne des significations à ce qui se produit dans l’espace urbain et les pouvoirs mettent en œuvre des pratiques, élaborent des projets, conduisent des politiques qui sont fécondés, justement, par la connaissance du passé. Face au sens des événements, qui se répètent, le politique est tenu d’agir – ou doit l’être.

 

Des quartiers abandonnés par le politique

Avant tout, ce qui s’est passé rue d’Aubagne et à la Halle-Delacroix, c’est l’abandon du politique. Certes, c’est aujourd’hui que la ville en paie le prix, et, surtout, avec elle, celles et ceux qui y habitent, mais il ne s’agit pas d’un abandon récent du politique : il y a bien longtemps que des quartiers de la ville ont été abandonnés par les pouvoirs censés l’administrer et leur donner le sens d’une orientation politique. Après la guerre, quand l’urgence était de faire renaître la ville après ces années de destruction, de mort et de silence, la municipalité dirigée par le communiste Jean Cristofol a manifesté sa détermination, mais la tâche était trop lourde pour un seul mandat, qui n’a duré que deux ans. Après, les municipalités Carlini, Defferre, Vigouroux et Gaudin n’ont pas eu les projets d’une véritable politique de la ville. Marseille a été dominée par les aménagements soi-disant modernistes des périphéries et les municipalités ont abandonné son centre. C’est cela que nous dit la répétition : après la rue d’Aubagne, la Halle-Delacroix nous répète que les quartiers du centre de la ville n’ont pas été un espace de projets, mais que les pouvoirs s’y sont contentés d’une gestion au quotidien, si l’on met à part quelques rares exceptions. Si, au milieu de ces drames, nous pouvions trouver du sens aux effondrements comme ceux qu’a connus Marseille et qu’elle vient de connaitre, le temps n’aurait pas été entièrement perdu. Tentons donc, ici, de donner du sens à la répétition de la chute.

 

La chute

Mais qu’est-ce qu’une chute ? Commençons par là. Tomber, c’est avoir été haut, dressé, plein de souhaits, d’idées et d’ambitions, et perdre le sens de ces projets en se retrouvant à terre. C’est ce qui est en train d’arriver à Marseille, voire, diront certains grincheux, ce qui lui est déjà arrivé et à quoi elle doit faire face. Ce que l’on pourrait désigner comme la chute d’une ville, c’est le moment où elle se retrouve à terre après avoir connu la pente d’un déclin. Ce n’est pas un hasard si les deux rues dont nous parlons ici comme des symptômes d’un déclin sont des rues dans lesquelles se tiennent des marchés, des lieux de rencontre, des sites où habiter une vile signifie aller à la rencontre de l’autre. La chute de Marseille a commencé quand elle n’a plus été une ville de marchands, mais une ville réduite à des promeneurs et à des promoteurs, quand le commerce a quitté le vrai centre de la ville pour aller dans les faux, les soi-disant centres commerciaux, à la périphérie. En quittant le centre, le commerce a disparu, et, avec lui, l’identité de la ville, car Marseille s’est mise à ressembler à toutes les villes de la soi-disant modernité, où les villes sont toutes semblables les unes aux autres. La chute a été, pour Marseille, la perte de ses activités, des mots et des métiers dans lesquels elle s’incarnait et se reconnaissait. Rue d’Aubagne, la chute a été celle des immeubles où vivait le peuple du centre, à la Halle-Delacroix, la chute celle du lieu d’un marché où, comme on dit, « ça parle ». Dans une ville dont les murs s’effondrent, ça ne parle plus, il n’y a plus que du silence et le son des roulettes des valises des touristes. C’est bien pourquoi la chute de ces deux sites doit nous forcer à réfléchir sur ce qu’elle révèle de la ville et de son identité.

 

Un passé disparu

Ces deux sites, situés dans le même quartier de Marseille, font partie des témoins d’un passé encore récent d’activités, de vitalité, d’entreprise (au sens noble du terme, pas à son sens vulgaire d’une économie réduite au profit). Rue d’Aubagne ou place de la Halle Delacroix, comme partout dans les rues du centre, on peut voir de beaux immeubles, témoins d’une architecture ambitieuse, porteuse, dans les formes et les figures de la ville, de projets et d’ambitions qui faisaient de Marseille une véritable ville : un espace politique d’idées, de débats, d’activité. On ne peut, de nos jours, voir ce passé que sous la forme un peu dégradée des immeubles qui continuent d’être là, nous rappelant ce que fut le passé de Marseille. Ce passé disparu est celui qui fonde l’identité de Marseille sur un patrimoine qui en est, en quelque sorte, un récit. Cette légende ne se dit pas seulement en mots, mais aussi en maisons et en paysages. Le passé disparu de Marseille ne se voit pas seulement dans un musée, mais aussi dans les sites de la ville et dans ses rues, et c’est ce qui le rend vivant. Marseille a toujours connu sa vie dans les temps et dans les lieux des échanges. La richesse de Marseille lui est toujours venue de la vitalité des activités qui se sont tenues dans les lieux de sa culture urbaine. La vie de Marseille, ce sont les marchés, avec leurs cris et leurs marchands, leurs mots et les allées et venues des clients et des passants qui les fréquentent. Dans le centre de la ville comme dans son port, c’est le commerce qui a toujours fait la grandeur de Marseille, qui lui a toujours donné ce que l’on pourrait appeler le nerf de la ville. C’est ce passé qui a commencé à disparaitre quand les bateaux venant au port n’ont plus été ceux des marchands, mais ceux des agences de voyages, quand les habitantes et les habitants de Marseille n’ont plus été ses marchands, mais ses touristes.

 

Un futur à imaginer

Pour que Marseille se libère d’un présent endormi et d’un passé disparu, la politique est là pour imaginer son futur. Le futur d’une ville, c’est ce qu’elle peut imaginer pour demain, et c’est le rôle de la politique de la ville de donner à la cité un imaginaire. C’est aussi le rôle des journaux comme “Marsactu”, dont le rôle est de donner à cet imaginaire les mots qui sont sa voix et son sens. C’est aussi le rôle des créateurs de livres, de films, des œuvres d’art, mais aussi celui des “créateurs de ville” comme les architectes. Marseille est en train de le comprendre et de redonner à tous ces acteurs de la culture de la ville une place qu’ils avaient perdue : celle de la politique.

Bernard LAMIZET

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